LE FORUM EN
FOLIE par Richard Baillargeon
Dans la première rangée, une fillette gémit à travers ses sanglots: "Paul ! Paul !". Une demoiselle en gants blancs s'époumone littéralement. Une autre se donne des coups de souliers sur la tête. Une dame d'âge mûr ouvre et referme son parapluie au dessus de la sienne. Des adolescentes arrachent leurs colliers et leurs bracelets et les lancent en l'air. Une jeune fille se lève soudain, titube, pousse un cri de plus et s'effondre sur le plancher. Des ambulanciers Saint-Jean accourent. D'autres spectatrices se jettent dans les bras l'une de l'autre, se giflent, se griffent, se mordent, montent sur des chaises... André Béliveau, dans le Petit Journal, semaine du 13 septembre 1964 Montréal a vécu, elle aussi, ses heures de Beatlemanie. Pourtant, si on compare à d'autres représentations, la journée du 8 septembre 1964 aura presque été une journée sans histoires pour les organisateurs de l'étourdissant circuit de cette première vraie tournée des Beatles en terre nord-américaine. On qualifiera même la foule réunie au Forum à cette occasion de la plus petite mais la mieux disciplinée (sic) de la tournée. Commencée à San Francisco, la tournée nord-américaine de 1964 passera par 25 villes en un mois et deux jours, dans un tourbillon incessant de déplacements, de conférences de presse et de spectacles (souvent à raison de deux par endroit, comme ce fut le cas à Montréal), le tout sous la plus stricte surveillance des divers services d'ordre. LE SPECTACLE Les tournées des Beatles suivaient, à une échelle planétaire, à peu près le même scénario que les troupes de variétés itinérantes; une demi-douzaine de numéros, inégaux et plutôt brefs, ayant comme point culminant la prestation finale de la tête d'affiche. Pour leur passage chez nous, autant à la représentation de l'après-midi qu'en soirée, le tour de chant du groupe fut précédé d'environ 90 minutes de réchauffement qui se déroulèrent comme suit:
La ferveur de la foule atteint un sommet, il faudra maintenant relâcher un peu la vapeur et c'est un autre chanteur noir, mal identifié, que notre chroniqueur incrédule qualifie de gros crooner, qui se voit visiblement chargé de ramener un peu de calme. Une manière de M.C. chantant. 5 minutes tout au plus. On apporte d'abord, une à une, les guitares de chaque Beatle devant la foule surexcitée. Puis ILS arrivent et réussissent tant bien que mal à s'entendre interpréter une dizaine de chansons dans un set de 35 minutes. Au menu: Twist And Shout, All My Loving, She Loves You, Boys, Things We Said Today, Roll Over Beethoven, You Can't Do That, A Hard Day's Night, If I Fell et Long Tall Sally. (un compte-rendu plus détaillé de la seule journée Beatle québécoise a été livré par Gilles Chartier dans le numéro 1 de la revue Beatlemania, en 1977). Cette brève apparition peut nous paraître succincte mais semble avoir été habituelle à l'époque. Le 6 juin, ils n'avaient joué que 8 pièces en 25 minutes à la bourse de Blokker, aux Pays-Bas, précédés de... 10 autres attractions ! (selon Har Van Fulpen, dans son livre Souvenir des Beatles) À croire que la formule avait été pensée pour combattre le chômage chez les musiciens. En tout cas, particulièrement avec les Beatles, cela permettait une atmosphère de crescendo garantie. Les fans (8 000 en après-midi, 12 000 le soir) se retrouvent donc seuls et émus, n'ayant autre chose à faire que de rentrer à la maison, à pieds, en voiture ou en autobus. LA COUVERTURE DES MÉDIAS Au cours de la recherche préalable à cet article, il nous a été donné de constater combien le traitement d'un événement pouvait différer d'une publication à l'autre. En général, les quotidiens se sont concentrés sur l'aspect factuel, avançant des chiffres, se plaisant à évaluer le coût de toute l'opération: mesures de sécurité, personnel engagé, ventes de billets. Chez les hebdos, par contre, on semble chercher plutôt une complicité avec le lecteur moyen, donnant beaucoup d'impressions, le plus souvent ironiques ou réprobatrices, qui tentent de traiter le sujet comme une curiosité, le fait d'une conjoncture étrange et étrangère. J'aurais aimé faire ressortir aussi le contexte social de l'époque, le degré d'acceptation ou de rejet du phénomène et les centres d'intérêt qui ont pu influer sur l'atmosphère entourant cette visite. Qu'il suffise de mentionner que l'on n'était qu'à un mois d'une autre visite tout aussi chargée émotivement et tout aussi britannique, que le 8 septembre se trouvait être le lendemain de la Fête du Travail et que le film Hard Day's Night n'allait être projeté dans la Vieille Capitale que deux jours plus tard, après avoir tenu l'affiche pendant 4 semaines dans la Métropole.
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