Jacques Michel
Jacques Michel
Entrevue par Richard Baillargeon


Il fut un des premiers chansonniers électriques du Québec. Au coeur du renouvellement de la chanson qui a marqué le début des années 70, Jacques Michel a toujours gardé pour le volet musical de son oeuvre une préoccupation égale à celle de son message verbal. C’est ce que rappelle à nos oreilles la nouvelle série de trois albums fort bien documentés disponible sur le marché depuis ce printemps. Cependant, peu se souviennent qu’avant de s’imposer au niveau national et d’obtenir une reconnaissance internationale à Spa et à Tokyo, Jacques Michel oeuvrait déjà dans le domaine de la chanson depuis plus de dix ans. Désirant vous faire connaître davantage ce singulier personnage, Rendez-vous 98 a rencontré celui qui fut notamment guitariste-chanteur des Colibris, lauréat malgré lui d’un trophée de la chanson yé-yé au premier Festival du disque, et figure de proue du protest song façon québécoise. Écoutons-le raconter son parcours unique, sur la route de la vie et des palmarès, avec des refrains plein la tête.

Richard Baillargeon - Bonjour Jacques, si on récapitule ton impressionnante carrière musicale, on peut dire que tu as connu des débuts assez précoces. À quel âge as-tu commencé à te produire en public?

Jacques Michel - Je devais avoir 16 ans, peut-être. J’avais deux cousines qui se mariaient la même journée et elles avaient engagé les Rock ’n Roll Kids pour jouer à leur shower. Tout le monde me demandait pour aller chanter une ou deux chansons dans ces occasions-là et je suis allé chanter Pardon, un succès de Michel Louvain à l’époque. Armand, le chanteur du groupe, est revenu me voir dans la soirée et il m’a dit: « Notre chanteur-guitariste s’en va bientôt. Il faut le remplacer; est-ce que ça t’intéresserait? » Par la suite j’ai passé une audition et je me suis joint au groupe. On devait être en 1958, à ce moment-là. Les Rock ’n Roll Kids existaient depuis un an ou deux. C’était Maurice Saint-Jacques, le batteur, qui était le fondateur et le leader du groupe.

Suite à un différend, j’ai quitté le groupe quelques mois plus tard et j’ai emmené le reste des musiciens avec moi. On a fondé un nouveau groupe et on s’est baptisés les Midnighters. On a choisi le nom démocratiquement et, même si ce n’était pas mon avis à moi, la majorité l’a emporté. De façon tout aussi démocratique, on a choisi comme chef d’orchestre celui qui était l’aîné, le guitariste Gerry Jeanson. On avait alors des contrats à 35 $ le soir: divisé par quatre, plus le gars qui nous transportait, ça ne faisait pas beaucoup pour chacun, même à l’époque.

Dans les Midnighters, il y avait Armand Carroll qui était aussi dans les Rock ’n Roll Kids, le batteur Guy Plourde, Gerry Jeanson et moi. Guy Plourde était très connu dans l’Estrie parce qu’il avait joué avec un musicien noir qui s’appelait Roy Cooper. Il était un bon batteur de jazz et il s’est avéré excellent dans le rock ’n roll; il avait un bon double beat et un bon shuffle beat également. Les gens demandaient toujours un solo dans la soirée, généralement sur Caravan. Quelques mois après la fondation des Midnighters, j’ai quitté pour me lancer dans le grand Montréal, sans succès. Je suis revenu dans la région de Sherbrooke quelques mois plus tard et j’ai fondé les Colibris.

RB - Ça nous reporte en quelle année?

JM - Je dirais 1960, peut-être. J’ai donné une audition à Farnham, à l’hôtel Martin; j’ai proposé aux musiciens qui passaient l’audition de travailler pour moi.

RB - À cette époque, quel était votre répertoire?

JM - À l’époque des Rock ’n Roll Kids, c’était du rock: Elvis Presley, Bill Haley, Ricky Nelson, Peggy Lee, Frankie Avalon, les Everly Brothers bien sûr, Fabian, Jerry Lee Lewis, Fats Domino... on ne chantait pas beaucoup de chansons des Platters, par contre. C’était rythmé pas mal, ce qu’on faisait. On faisait quand même <B>Blue Moon, on faisait <B>Dark Moon aussi, la première chanson du palmarès américain qui m’ait vraiment accroché. J’ai entendu ça à CJMS, la première fois, en chargeant des bidons de lait dans le coffre arrière de la voiture de mon père! J’avais 14 ou 15 ans, à ce moment-là.

Pour revenir aux Rock ’n Roll Kids, Armand apprenait les succès au son, il ne savait pas du tout ce qu’il chantait. On apprenait les 45 tours par coeur: il fallait jouer le solo exactement comme c’était fait sur le 45 tours.

RB - Avec les Colibris, le répertoire est différent?

JM - Ça a commencé à changer avant. La première source de discorde entre le chef d’orchestre des Rock ’n Roll Kids et moi, c’est quand je décide de chanter en français. Lui, il décrète qu’il n’est pas question qu’on fasse de la chanson française. Sois pas fâchée, Pardon, je voulais intégrer plein de trucs du genre.

RB - Il y avait des pièces de Bécaud qui étaient très énergiques. C’est pas pour rien qu’on l’appelait Monsieur 100 000 volts!

JM - Aussi! J’ai commencé à chanter du Bécaud avec les Midnighters, du Aznavour aussi. Il y a plein de mots inexistants dans Croquemitoufle et je trouvait ça passionnant. Le mur, La balade des baladins... j’ai vraiment aimé ces chansons-là.

RB - Les Colibris ce sont quels musiciens?

JM - Il y a Gaston Rosa, Maurice Saint-Jacques avec qui j’ai repris contact, Marcel Cadotte et il y a moi. Sur la photo, Gaston a été remplacé par Armand Carroll. J’ai donc été rechercher mes anciens confrères des Rock ’n Roll Kids. Je les payais à la semaine et on répétait quatre heures par jour. Je prenais ça très au sérieux, moi. Quand je donnais le signal, il fallait que tout rentre à la fraction de seconde. Si on manquait un départ, un soir, on pouvait passer une heure à le répéter le lendemain! Un samedi soir, Marcel ne s’est pas présenté. Je suis allé chercher Gerry Jeanson pour le remplacer.

RB - Ça devient vraiment une famille reconstituée!

JM - Exactement. D’ailleurs, lors d’un Avis de recherche à Radio-Canada, au printemps 85, il y avait ces trois mêmes musiciens, Carroll, Saint-Jacques et Jeanson qui sont venus. On les a placés derrière les instruments, dans un décor semblable à la photo; c’était un moment assez émouvant.

Dans les Midnighters, j’ai donc commencé à faire de la chanson d’expression française. Gerry aimait, bien sûr, le rock ’n roll mais il aimait avant tout la guitare. Il aimait les choses compliquées. Du trois accords, ce n’était plus suffisant pour lui. Et dans les chansons françaises, il y avait plus d’accords que dans le rock ’n roll. Un soir, à l’intermission, lui et moi sommes restés sur la scène; j’ai chanté quelques chansons en français et on a eu les premiers applaudissements de notre carrière. C’est comme ça que j’ai convaincu les autres de faire des chansons en français. Avec les Colibris, ce point-là était gagné.

RB - Quels étaient les raisons qui guidaient vos choix pour les noms de groupes?

JM - Pour les Midnighters, comme je l’ai dit tantôt, c’était un choix collectif. Je crois que c’était à cause des Garçons de Minuit qui étaient populaires dans les cabarets. Il y avait aussi les Midnight Boys; nous autres on a jonglé avec ça. Pour les Colibris, c’est tout simple. Je me suis dit qu’un oiseau, ça chante et un colibri c’est un oiseau!

RB - Il n’y a pas de liens avec les noms de groupes comme The Orioles et tous les groupes vocaux des années 50 qui avaient aussi des noms d’oiseaux?

JM - Je ne connaissais pas ces noms-là. Non, c’était un choix très spontané.

RB - Quelles étaient tes sources musicales, personnellement.

JM - Tout ce que j’entendais. Même avant de joindre le premier groupe, je chantais des choses comme « You can rock it, you can roll it, do the stop and you can stroll it... » (At The Hop), « He rocks on tree top, all day long, da... da... and singing a song... » (Rockin’ Robin). Et je viens de me rappeler une chose: j’avais fait partie d’un autre groupe avant ça, pendant trois semaines, comme batteur. Et je ne savais pas jouer! J’avais une batterie Ajax, ça ne valait pas grand chose. C’était avant l’audition pour jouer avec les Rock ’n Roll Kids. Ce premier groupe s’appelait Ti-Caille et ses Rocking Stars. Il y avait un ajustement à faire entre les genres de musique, autant les combos un peu latin, les quadrilles, et le rock qui arrivait dans tout ça! Le nom reflétait assez bien cette dualité, finalement...

RB - Et ton nom de scène, pourquoi avoir choisi deux prénoms?

JM - C’était surtout pour me démarquer de ce qu’on faisait avant, à partir du moment où je chantais uniquement en français. C’était aussi un effet de mode que de prendre un nom de scène, à l’époque.

Combien d’années Jacques Michel mettra-t-il à s’imposer comme auteur-compositeur-interprète?

Succombera-t-il comme tant d’autres à la beatlemanie, ou s’il rencontre une autre influence majeure sur son chemin?

Dans quelles circonstances se verra-t-il décerner un Deuxième prix de la chanson, à Tokyo?

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