Entrevue par Richard Baillargeon
Richard Baillargeon - Bonjour Jacques, si on récapitule ton impressionnante carrière musicale, on peut dire que tu as connu des débuts assez précoces. À quel âge as-tu commencé à te produire en public? Jacques Michel - Je devais avoir 16 ans, peut-être. Javais deux cousines qui se mariaient la même journée et elles avaient engagé les Rock n Roll Kids pour jouer à leur shower. Tout le monde me demandait pour aller chanter une ou deux chansons dans ces occasions-là et je suis allé chanter Pardon, un succès de Michel Louvain à lépoque. Armand, le chanteur du groupe, est revenu me voir dans la soirée et il ma dit: « Notre chanteur-guitariste sen va bientôt. Il faut le remplacer; est-ce que ça tintéresserait? » Par la suite jai passé une audition et je me suis joint au groupe. On devait être en 1958, à ce moment-là. Les Rock n Roll Kids existaient depuis un an ou deux. Cétait Maurice Saint-Jacques, le batteur, qui était le fondateur et le leader du groupe. Suite à un différend, jai quitté le groupe quelques mois plus tard et jai emmené le reste des musiciens avec moi. On a fondé un nouveau groupe et on sest baptisés les Midnighters. On a choisi le nom démocratiquement et, même si ce nétait pas mon avis à moi, la majorité la emporté. De façon tout aussi démocratique, on a choisi comme chef dorchestre celui qui était laîné, le guitariste Gerry Jeanson. On avait alors des contrats à 35 $ le soir: divisé par quatre, plus le gars qui nous transportait, ça ne faisait pas beaucoup pour chacun, même à lépoque. Dans les Midnighters, il y avait Armand Carroll qui était aussi dans les Rock n Roll Kids, le batteur Guy Plourde, Gerry Jeanson et moi. Guy Plourde était très connu dans lEstrie parce quil avait joué avec un musicien noir qui sappelait Roy Cooper. Il était un bon batteur de jazz et il sest avéré excellent dans le rock n roll; il avait un bon double beat et un bon shuffle beat également. Les gens demandaient toujours un solo dans la soirée, généralement sur Caravan. Quelques mois après la fondation des Midnighters, jai quitté pour me lancer dans le grand Montréal, sans succès. Je suis revenu dans la région de Sherbrooke quelques mois plus tard et jai fondé les Colibris. RB - Ça nous reporte en quelle année? JM - Je dirais 1960, peut-être. Jai donné une audition à Farnham, à lhôtel Martin; jai proposé aux musiciens qui passaient laudition de travailler pour moi. RB - À cette époque, quel était votre répertoire? JM - À lépoque des Rock n Roll Kids, cétait du rock: Elvis Presley, Bill Haley, Ricky Nelson, Peggy Lee, Frankie Avalon, les Everly Brothers bien sûr, Fabian, Jerry Lee Lewis, Fats Domino... on ne chantait pas beaucoup de chansons des Platters, par contre. Cétait rythmé pas mal, ce quon faisait. On faisait quand même <B>Blue Moon, on faisait <B>Dark Moon aussi, la première chanson du palmarès américain qui mait vraiment accroché. Jai entendu ça à CJMS, la première fois, en chargeant des bidons de lait dans le coffre arrière de la voiture de mon père! Javais 14 ou 15 ans, à ce moment-là. Pour revenir aux Rock n Roll Kids, Armand apprenait les succès au son, il ne savait pas du tout ce quil chantait. On apprenait les 45 tours par coeur: il fallait jouer le solo exactement comme cétait fait sur le 45 tours. RB - Avec les Colibris, le répertoire est différent? JM - Ça a commencé à changer avant. La première source de discorde entre le chef dorchestre des Rock n Roll Kids et moi, cest quand je décide de chanter en français. Lui, il décrète quil nest pas question quon fasse de la chanson française. Sois pas fâchée, Pardon, je voulais intégrer plein de trucs du genre. RB - Il y avait des pièces de Bécaud qui étaient très énergiques. Cest pas pour rien quon lappelait Monsieur 100 000 volts! JM - Aussi! Jai commencé à chanter du Bécaud avec les Midnighters, du Aznavour aussi. Il y a plein de mots inexistants dans Croquemitoufle et je trouvait ça passionnant. Le mur, La balade des baladins... jai vraiment aimé ces chansons-là. RB - Les Colibris ce sont quels musiciens? JM - Il y a Gaston Rosa, Maurice Saint-Jacques avec qui jai repris contact, Marcel Cadotte et il y a moi. Sur la photo, Gaston a été remplacé par Armand Carroll. Jai donc été rechercher mes anciens confrères des Rock n Roll Kids. Je les payais à la semaine et on répétait quatre heures par jour. Je prenais ça très au sérieux, moi. Quand je donnais le signal, il fallait que tout rentre à la fraction de seconde. Si on manquait un départ, un soir, on pouvait passer une heure à le répéter le lendemain! Un samedi soir, Marcel ne sest pas présenté. Je suis allé chercher Gerry Jeanson pour le remplacer. RB - Ça devient vraiment une famille reconstituée! JM - Exactement. Dailleurs, lors dun Avis de recherche à Radio-Canada, au printemps 85, il y avait ces trois mêmes musiciens, Carroll, Saint-Jacques et Jeanson qui sont venus. On les a placés derrière les instruments, dans un décor semblable à la photo; cétait un moment assez émouvant. Dans les Midnighters, jai donc commencé à faire de la chanson dexpression française. Gerry aimait, bien sûr, le rock n roll mais il aimait avant tout la guitare. Il aimait les choses compliquées. Du trois accords, ce nétait plus suffisant pour lui. Et dans les chansons françaises, il y avait plus daccords que dans le rock n roll. Un soir, à lintermission, lui et moi sommes restés sur la scène; jai chanté quelques chansons en français et on a eu les premiers applaudissements de notre carrière. Cest comme ça que jai convaincu les autres de faire des chansons en français. Avec les Colibris, ce point-là était gagné. RB - Quels étaient les raisons qui guidaient vos choix pour les noms de groupes? JM - Pour les Midnighters, comme je lai dit tantôt, cétait un choix collectif. Je crois que cétait à cause des Garçons de Minuit qui étaient populaires dans les cabarets. Il y avait aussi les Midnight Boys; nous autres on a jonglé avec ça. Pour les Colibris, cest tout simple. Je me suis dit quun oiseau, ça chante et un colibri cest un oiseau! RB - Il ny a pas de liens avec les noms de groupes comme The Orioles et tous les groupes vocaux des années 50 qui avaient aussi des noms doiseaux? JM - Je ne connaissais pas ces noms-là. Non, cétait un choix très spontané. RB - Quelles étaient tes sources musicales, personnellement. JM - Tout ce que jentendais. Même avant de joindre le premier groupe, je chantais des choses comme « You can rock it, you can roll it, do the stop and you can stroll it... » (At The Hop), « He rocks on tree top, all day long, da... da... and singing a song... » (Rockin Robin). Et je viens de me rappeler une chose: javais fait partie dun autre groupe avant ça, pendant trois semaines, comme batteur. Et je ne savais pas jouer! Javais une batterie Ajax, ça ne valait pas grand chose. Cétait avant laudition pour jouer avec les Rock n Roll Kids. Ce premier groupe sappelait Ti-Caille et ses Rocking Stars. Il y avait un ajustement à faire entre les genres de musique, autant les combos un peu latin, les quadrilles, et le rock qui arrivait dans tout ça! Le nom reflétait assez bien cette dualité, finalement... RB - Et ton nom de scène, pourquoi avoir choisi deux prénoms? JM - Cétait surtout pour me démarquer de ce quon faisait avant, à partir du moment où je chantais uniquement en français. Cétait aussi un effet de mode que de prendre un nom de scène, à lépoque.
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