Les Odds
par Richard Baillargeon

" Avec les Odds, on a surtout fait les écoles. Dans les clubs, on se faisait sortir après deux ou trois chansons ! " Celui qui parle est l'ancien batteur de ce quatuor inusité qui sévissait dans la région de Québec à la fin des années 60. En fait, le groupe opérait principalement dans le réseau nouvellement constitué par les écoles polyvalentes, ce fleuron de la réforme du monde de l'éducation amorcée quelques années auparavant par le Rapport Parent. Cette approche juvénile allait les amener à se produire autant à Chicoutimi, Tadoussac, Shawinigan, dans le Bas-du-Fleuve ou en Mauricie que dans les environs immédiats de la Capitale. Ils se pointeront même jusqu'à Hull mais, comme bien d'autres groupes régionaux, ils ne voudront pas se mesurer à l'implacable machine urbaine, hormis leur passage au Crash, discothèque surtout remarquable par sa facade ornée d'une carcasse d'auto encastrée dans le mur extérieur. Ceci dit, la performance de ces quatre hurluberlus n'avait rien de paroissial et aurait facilement pu soutenir toute comparaison avec leurs vis-à-vis de la Métropole. Leur spectacle était livré à fort volume et comportait un volet visuel non négligeable. Comme le rappelle Michel Tremblay, l'ancien bassiste-chanteur : " Le monde ne venait pas nous voir pour danser. C'était vraiment pour nous voir ! "

Étonnamment, la seule trace que l'on peut retrouver d'eux sur disque ne témoigne guère de l'intensité et de l'exubérance qui allaient faire leur réputation. Né au beau milieu de la décennie, le groupe avait à peine fait ses classes qu'il nageait déjà en plein délire psychédélique. Si les premiers pas avaient été plutôt modestes, leurs hauts faits n'allaient pas tarder à attirer l'attention des amateurs de décibels et de happenings. Mais revenons d'abord sur la genèse de la formation. Dès le début de la beatlemanie, quelques adolescents des faubourgs St-Jean-Baptiste et Montcalm se donnent rendez-vous chez l'un et chez l'autre pour reproduire les chansons des Beatles en grattant leurs instruments tout neufs. Parmi eux, Daniel Auger et Michel Tremblay prennent cette activité un peu plus au sérieux et suite, sans doute, à quelque lecture bien documentée au sujet de leurs héros du jour, se baptisent bientôt du nom mythique de Quarrymen. Un autre mélomane, Gylls Desrochers, se joint bientôt à leurs séances de défrichage musical, apportant son sens du rythme aux deux mélodistes. À ce stade-ci, l'équipement de Gylls est plutôt rudimentaire et tient davantage du parfait petit débrouillard que du batteur professionnel. Qu'à cela ne tienne, l'ardeur et le plaisir de jouer compenseront pour la sophistication du matériel !

Pendant près d'un an, les trois amis consacrent la majeure partie de leurs samedis et autres congés à apprivoiser les chansons des Beatles, Rolling Stones, Kinks et autres héros du hit parade. Au moment de la rentrée, à l'automne 1967, les choses prennent un tournant plus sérieux quand un quatrième membre vient s'ajouter aux trois apprentis musiciens. Paul Bergeron, qui vient de quitter les Mômes, entend parler de ces mordus de " british beat " qui passent leurs soirées à répéter au sous-sol de la Caisse Populaire St-Dominique. Il se présente à leur local, coin Bourlamaque. Cette visite n'est pas pour déplaire au trio ; bien plus, quand Paul leur avoue qu'il se cherche un groupe, on peut sentir un regain d'enthousiasme dans l'air. La présence d'un deuxième guitariste ouvre plein de possibilités et le fait que celui-ci soit un musicien d'expérience n'est pas à négliger. Le nom de Bergeron n'est pas inconnu chez les yé-yé de la capitale. Déjà André, le frère de Paul, oeuvrait depuis quelques années au sein des premiers Beat-Nicks où il officiait comme guitariste soliste auprès du chanteur-guitariste Bob Walsh, du bassiste Bruno Rearding Reardon et du batteur Jocelyn Desgagnés.

Le nouveau groupe redouble d'ardeur pour solidifier son répertoire et se cherche bientôt un nom pour faire connaître son existence. Après une année aussi colorée que celle qui vient de s'écouler, l'imagination se fait fertile et les sources d'inspiration nombreuses, à commencer par les délires visuels qui accompagnent les disques Sgt Peppers Lonely Hearts Club Band, Their Satanic Majesties Request et le livret hallucinant de Magical Mystery Tour. Plus près de nous, les pitreries des Sinners lors de leurs passages télévisés ne sont pas pour calmer les esprits et c'est finalement le nom des Odds qui est retenu, gage d'originalité et de bizarrerie. La répartition des rôles à l'intérieur du quatuor est la suivante : Daniel Auger guitariste soliste, Michel Tremblay bassiste et chanteur principal, Gylls Desrochers batteur et Paul Bergeron à la guitare rythmique. Daniel et Paul apportent aussi leur soutien vocal pour les pièces chantées en harmonie tandis que Gylls, à la façon de Ringo, se voit confier quelques numéros plus syncopés comme Ooh Poo Pah Doo. Armés de leur répertoire et de leur énergie brute, les Odds se présentent au bar le Canari, à Notre-Dame des Laurentides, pour un premier engagement qu'ils n'ont même pas le loisir de compléter. Encore heureux de toucher les 40,00 $ convenus, ils se voient contraints de plier bagages.

  • Comment se terminera cette soirée fatidique ?
  • Par quel dédale aboutiront-ils à graver un 45 tours quelques mois à peine après leurs débuts ?
  • Que feront-ils de tout le reste de leur carrière ?


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