Toujours pas de paix au-delà de la Ligne (1605-1625)

En dépit des traités de Vervins (1598, avec la France) et de Londres (1604, avec l'Angleterre), l'Espagne n'en demeurait pas moins sur ses positions et refusait toujours d'accorder aux marchands étrangers le droit de commerce avec ses colonies américaines. Il n'y avait toujours «pas de paix au-delà de la Ligne». Dans le premier quart du XVIIe siècle, après la paix anglo-espagnole, les corsaires furent beaucoup moins nombreux à fréquenter la mer des Antilles et le golfe du Mexique, mais pas les contrebandiers. Entre-temps, en périphérie des possessions espagnoles et portugaises apparaîtront les premières colonies anglaises, françaises et néerlandaises. De leur côté, les aventuriers français, tantôt corsaires tantôt contrebandiers, pour la plupart normands, continueront à troubler le commerce espagnol dans les Antilles en association ici avec quelques Anglais (car ceux-ci sont maintenant moins nombreux à aller dans ces mers), là avec les Néerlandais (nouvel adversaire avec lesquels devront désormais compter les Espagnols).

L'année 1605 vit l'Espagne porter de grands coups, à la fois contre les saliniers néerlandais fréquentant Venezuela et contre les contrebandiers français à l'île Hispaniola. Le gouverneur de celle-ci, Antonio Osorio, avait pourtant différé pendant de longs mois l'exécution de l'ordre royal qui exigeait la dépopulation des bourgs de La Yaguana, Bahayá et Puerto de Plata, centres de la contrebande aux côtes de la partie occidentale de l'île. En février, il visita Guanahibes, mais il n'intimida personne, pas plus les équipages de quatre navires néerlandais qui y trafiquaient avec les colons, que ces derniers. Les capitaines néerlandais poussèrent même l'impudence jusqu'à inviter la population de La Yaguana à prêter allégeance au comte de Nassau! C'en était trop! En août, Osorio, avec des troupes venues en renfort de Puerto Rico, se présenta en personne à Bayahá, Puerto Plata, Monte Christi et La Yaguana, ordonnant à tous les habitants de prendre la route du sud, avec tous leurs biens et leur bétail. Pour aider à l'évacuation, il fit brûler les habitations, les édifices publics et les églises. Les colons lésés montèrent une embuscade à leur gouverneur près de La Yaguana, mais Osorio gagna sa capitale par une autre route. À son retour à Santo Domingo, le gouverneur apprit que dans les quartiers qu'il croyait avoir évacués, une révolte était en cours. Ces révoltés, qui refusèrent d'aller à la capitale, trouvèrent refuge dans les collines ou à bord de navires étrangers mouillant à Guanahibes. Seulement une poignée de colons, avec quelques milliers de têtes de bétail, s'établirent finalement dans les nouveaux bourgs près de Santo Domingo. À Cuba, où se réfugièrent une partie des révoltés et où les contrebandiers étrangers hantaient en toute impunité des ports tels que Manzanilllo et Baracoa, la population ne fut pas déplacée: son gouverneur, Pedro de Valdes, jugea plus prudent de ne pas répéter les erreurs de son homologue Osorio.

Pendant que ces événements se déroulaient dans les Grandes Antilles, une puissante flotte espagnole appareillait de Lisbonne: elle comptait dix-huit vaisseaux et portait 2500 hommes. Son commandant, Luis Fajardo, avait pour mission de chasser les «pirates» néerlandais qui chargeaient du sel à Punta de Araya, au Venezuela. En y arrivant, le 6 novembre 1605, Fajardo y trouva huit gros navires de Hoorn ainsi que trois contrebandiers zélandais commandés par Daniel De Moucheron, un aventurier ayant plus de dix ans d'expérience dans la mer des Antilles. Deux des Zélandais parvinrent à s'échapper, mais avant la nuit tous les autres bâtiments ainsi que leurs équipages tombèrent aux mains de Fajardo et de ses hommes. Plusieurs marins néerlandais furent tués lors de leur capture, d'autres se noyèrent en tentant de se sauver; un certain nombre gagna la côte, mais fut capturé plus tard, étant condamné par les Espagnols à servir sur les galères. Quant aux capitaines et aux officiers pris, De Moucheron en tête, ils furent pendus sur place. Le lendemain, un petit contrebandier londonien fut pris par les Espagnols, devant Cunamagotos. Le 16 novembre, trois pataches, qui avaient été efflotés de Fajardo dans les Petites Antilles, amenèrent à leur amiral la barque La Françoise, avec une centaine de noirs à bord, pris vers l'île de la Dominique. Le capitaine de cette prise, Auguste Le Héricy sieur de La Morinière-Pontpierre, un vétéran de ces voyages et fils d'un aventurier de la génération précédente, était parvenu à s'enfuir à bord d'une seconde barque commandée par un autre marin havrais, son associé Richard Moullin, lui aussi un habitué de la mer des Antilles. Le seul des hommes de Pontpierre qui restait à bord de la Françoise lorsque celle-ci fut prise par les Espagnols partagera le sort de De Moucheron et des autres officiers néerlandais à Araya. Durant le reste de sa croisière aux côtes du Venezuela, Fajardo fit encore quelques autres prises anglaises et néerlandaises, puis il appareilla à destination d'Hispaniola. Apprenant là que plusieurs étrangers mouillaient dans la baie de Manzanillo (Cuba), il y détacha son vice-amiral Álvarez de Avilés, avec six galions, pour les prendre. Et le 7 février 1606, Álvarez tombaient sur vingt-quatre navires néerlandais, six français et un anglais. Au cours du combat qui s'en suivit, le vaisseau-amiral néerlandais, commandé par Abraham Du Verne, un vétéran de la contrebande sur le cuir, aborda l'un des galions espagnols, mais le feu se mit aux poudres, faisant sauter les deux bâtiments. Ainsi se termina l'expédition punitive de Fajardo dans la mer des Antilles, qui retourna peu après au Portugal.

le fumeur
Jeune homme allumant une pipe
(par Gerrit TERBRUGGEN, 1623)

Le tabac, Trinidad et la Guyane

Au Venezuela, les actions de Fajardo contre les Néerlandais et les mesures énergiques prises par le nouveau gouverneur de cette province, dès 1606, contre les contrebandiers chassèrent les uns et les autres des parages de l'île de Margarita et du littoral vénézuélien de Cumana jusqu'à La Guayra. Mais ces aventuriers déplacèrent leurs activités vers l'est, à l'île Trinidad et à Santo Tomé sur l'Orénoque. Là, ils se livraient à une lucrative contrebande sur le tabac avec les colons espagnols, avec la complicité des autorités locales. Les Anglais y étaient surtout actifs. En effet, fumer était alors fort populaire en Angleterre, où le roi James I donnait l'exemple en vantant les vertus du tabac. De Londres, ce négoce était financé, entre autres, par des personnages engagés dans la course anti-espagnole du règne précédent: le marchand John Watts, son fils du même nom et l'ancien corsaire Michael Geare.

Les Français fréquentaient aussi Trinidad et l'Orénoque pour le tabac. Mais leur destination principale demeurait toujours les Grandes Antilles. Les agressions commises par les Espagnols contre les aventuriers de cette nation depuis 1598 n'avaient pas eu les résultats escomptés. Confrontés aux rapports des assassinats gratuits et sauvages perpétrés à Hispnaiola et à Cuba contre les Français que des capitaines et des armateurs lui présentèrent notamment à Cuba et à Hispaniola, le roi Henri IV cautionna les pirateries de ceux-ci en Amérique en décidant (1607) de déclarer de bonne prise tout bâtiment ou marchandises enlevés aux Espagnols outre-atlantique et qui seraient conduits dans les ports de France. Mais la course demeura pour quelques années encore une activité secondaire, la principale étant toujours le commerce interlope. En dépit de la dépopulation de leurs principaux rendez-vous à Hispaniola, les Français conservaient des complicités dans la Grande Antille. En effet, quelques dizaines de rebelles espagnols, tant blancs, noirs que mulâtres, s'installèrent à l'île de la Tortue, à la côte nord-ouest d'Hispaniola, où des Français faisaient escale parfois pour couper du bois de teinture. Lorsque les autorités de Santo Domingo venaient dans la petite île pour les en déloger, ces rebelles s'enfuyaient sur la grande. Un établissement temporaire du même genre se forma aussi sur la côte sud d'Hispaniola, en face de l'île à Vache, laquelle en 1610 fut le rendez-vous d'un nombre impressionnant de contrebandiers et de pirates de toute nations. Des capitaines normands tels Richard Moullin (armé par son ancien associé Pontpierre), Jacques Apparoc, Jacques Le Lièvre, Pierre Le Normand de La Bataille, Nicolas Prepain, tous actifs à Hispaniola à la fin de la première décennie du siècle troquaient avec les rebelles des esclaves, des draps et mêmes des armes contre du cuir et du tabac. D'autres utilisaient comme bases certaines des Petites Antilles où, généralement bien accueillis par les Caraïbes, ils coupaient et chargeaient du bois de teinture et où aussi ils faisaient hiverner leurs bâtiments avant d'aller attaquer les navires espagnols vers les îles Vierges et Puerto Rico. Au cours des années suivantes (1611-1617), l'un des principaux Français a rôdé dans les îles fut le capitaine Jean Barc, qui y fit au moins quatre voyages et commanda en chef quelques corsaires. Durant la même période, des contrebandiers havrais tels Apparoc et Le Lièvre étaient toujours actifs, aux côtés de capitaines dieppois tels Bras-de-fer et La Chesnée.

Les contrebandiers anglais, ainsi que leurs associés zélandais et irlandais de Trinidad et de l'Orénoque participaient occasionnellement aux pirateries françaises. D'autres étaient de francs hors-la-loi, comme ce nommé Richard, qui sévit aux Antilles en 1610, après trois ans passés à Alger comme corsaire au service des Barbaresques, car, suite à la fin de la guerre avec l'Espagne et à l'hostilité avouée du roi James I, plusieurs corsaires anglais et irlandais étaient passés au services des cités corsaires de Barbarie. D'autres anciens corsaires anglais fréquentèrent aussi la mer des Antilles, mais ceux-là étaient de passage seulement. En effet, en 1607, les Anglais s'étaient finalement implantées à demeure en Virginie, dans la baie de Chesapeake où ils fondèrent Jamestown, ainsi nommée en l'honneur du roi. Le fameux Christopher Newport, qui avait acquis gloire et richesse dans ses courses aux Antilles lors de la guerre anglo-espagnole, commanda les bâtiments qui y portèrent les premiers contingents de colons. Un autre, non moins fameux, William Parker, de Plymouth, compta même parmi les directeurs de l'une des deux compagnies formées pour la colonisation de la Virginie. Un troisième, sir George Somers, sera à l'origine de la colonisation des îles Bermudes, de concert avec Newport, lesquelles seront d'ailleurs renommées Somers Islands en son honneur. Dès leur occupation en 1609, les Bermudes devinrent l'escale principale des navires anglais allant en Virginie, lesquels n'empruntèrent que rarement par la suite la route des Petites Antilles jusqu'à la colonisation de celles-ci. Bientôt, les colonies de Jamestown et des Somers Islands allaient devenir des ports de relâche pour les corsaires anglais croisant sous pavillons étrangers. En 1616, John Powell fut apparemment le premier pirate à faire escale dans la jeune colonie anglaise des Bermudes, où il revint l'année suivante avec trois prises faites dans la mer des Antilles.

À partir de 1612, après avoir connu des sommets inégalés au cours des trois années précédentes, la contrebande du tabac avec les Espagnols de Trinidad et de l'Orénoque déclina, tant à cause du remplacement des gouverneurs corrompus qu'à cause du peu d'enthousiasme manifesté par le roi James I pour défendre ce commerce. Les Anglais, tout comme les Français et les Néerlandais, décidèrent alors de former leurs propres comptoirs de traite dans la Guyane voisine. Dès les premières années du siècle, parallèlement à la contrebande vénézuélienne, avaient eu lieu plusieurs tentatives tant anglaise, française que néerlandaise de colonisation en Guyane et en Amazonie. Il fallut cependant attendre jusqu'en 1616, avec l'arrivée de l'aventurier zélandais Aert Adriaenszoon Groenewegen (qui sut nouer d'excellentes relations avec les Indiens locaux) pour voir apparaître le premier établissement durable en sol guyanais, sur la rivière Essequibo.

La fin de Raleigh et les débuts du comte de Warwick

À l'Orénoque et à la Guyane demeurait attachée l'Eldorado dans l'esprit d'un homme, sir Walter Raleigh. La mort de sa protectrice la reine Elizabeth et l'avènement au trône du roi James I avait trouvé ce grand courtisan, armateur et explorateur à ces heures, impliqué dans quelque complot catholique contre le nouveau monarque. Vraies ou fausses, les accusations n'en valurent pas moins à Raleigh d'être condamné à mort, sentence qui demeura suspendue au dessus de sa tête jusqu'à son élargissement de la tour de Londres (mars 1616) après douze ans de captivité. Il avait proposé au roi James de faire une expédition à la recherche du mythique royaume doré, qu'il assurait de pouvoir découvrir. Avec une dizaine de petits bâtiments portant environ 400 hommes, Raleigh appareilla en mars 1617. Ce voyage fut un fiasco, et le principal lieutenant de Raleigh, Lawrence Keymis, en désespoir de cause, s'empara (janvier 1618) de la cité espagnole de Santo Thomé sur l'Orénoque, affaire au cours de laquelle le fils aîné de Raleigh trouva la mort. De plus, en mars 1618, dans les Petites Antilles, plusieurs capitaines abandonnèrent leurs chefs pour aller pirater contre les Espagnols. Tout cela ne plairait nullement au roi qui avait les corsaires en horreur et voulait à tout pris maintenir d'excellentes relations avec l'Espagne. En effet, James I ne pardonna pas à Raleigh les agressions commises par ses lieutenants, et ordonna (novembre 1618) l'exécution de la vieille sentence de mort pour complot qui pesait toujours sur l'aventurier.

walter Raleigh
Sir Walter Raleigh
(anonyme anglais, 1602)

Un personnage moins fantasque allait prendre, en quelque sorte, la relève de Raleigh. Allant à l'encontre des désirs du roi James, quelques mois avant l'exécution de Raleigh, lord Robert Rich, fils du comte de Warwick, avait armé deux vaisseaux sous la commission du duc de Savoie, alors en guerre contre le roi d'Espagne. Rich n'était pas seulement un armateur mais aussi un financier étant notamment actionnaire de la Company of Virginia, chargée de la colonisation de cette partie de l'Amérique. Au sein de la compagnie, il représentait la faction qui voulait faire de la Virginie un port de relâche pour les corsaires anglais auxquels, par souci de légalité et pour éviter la colère royale, l'on procurerait des commissions étrangères. D'ailleurs, à la même époque, un certain Samuel Argell gouvernait en Virginie et avait un intérêt financier dans l'un des deux navires que Rich envoya en Amérique sous pavillon savoyard. Ce navire était le Treasure, commandé par Daniel Elfrith, lequel fit d'abord escale à Jamestown avant d'entreprendre sa course. En juillet 1619, Elfrith captura ainsi, au large des côtes de Campêche, le vaisseau portugais Sao Joao Bautista portant 350 esclaves pris en Angola. Lors de cette action, il était associé avec un capitaine gallois nommé John Collyn Cope, qui lui croisait aux Antilles avec une commission zélandaise pour prendre sur les Espagnols. En septembre suivant, les deux capitaines relâchèrent en Virginie, y portant les premiers esclaves noirs, mais l'un et l'autre y furent reçu bien différemment.

En Angleterre, les adversaires de la course anti-espagnole au sein de la Compagnie de Virginie avaient remporté une première manche en obtenant l'arrestation du gouverneur Argell pour son association avec des pirates. Sur ce, Rich (devenu comte de Warwick à la suite du décès de son père) fit prévenir son complice qui trouva le moyen de prendre la fuite avant l'arrivée du mandat ordonnant son arrestation. Considéré comme un marin étranger par sa commission zélandaise, le capitaine Jope put sans problème traiter ses esclaves avec les colons lors de son arrivée en Virginie. Mais Elfrith, l'homme d'Argell et de Warwick, eut juste le temps de prendre quelques ravitaillements avant d'être contraint de relâcher aux Bermudes. Ce genre d'incidents allait conduire à la dissolution de la Compagnie de Virginie et faire passer la colonie sous contrôle royal.

Aux Bermudes, Elfrith trouva meilleur accueil: son patron Warwick devait d'ailleurs devenir actionnaire de la compagnie propriétaire de ces îles. Le capitaine corsaire s'en servit comme base pour une nouvelle croisière aux Antilles. Il s'y retira une nouvelle fois en août 1620, mais il y perdit son navire lors d'un ouragan qui frappa la colonie, peu de temps après l'arrivée d'un nouveau gouverneur, Nathaniel Butler. Celui-ci et Elfrith seront impliqués ultérieurement dans la fondation d'une colonie au coeur de la mer des Antilles que le comte de Warwick financera à la fin de la décennie. En attendant, Warwick investissait dans une autre entreprise coloniale et apportait son soutien financier à Roger North, l'un des lieutenants du défunt Raleigh, pour la formation d'une compagnie de colonisation en Guyane et en Amazonie. De l'entreprise de North qui fut un échec allait toutefois sortir la première colonie anglaise des Petites Antilles.

Reprise de la course française

L'année 1618 fut déterminante en Europe, par le début de la guerre de Trente ans, conflit dans lequel se trouveront impliquer presque tous les grandes nations, à l'exception de l'Angleterre: les princes protestants allemands, la Suède, les Provinces Unies des Pays et la France seront les principaux adversaires des Habsbourg d'Autriche et d'Espagne. Cette guerre marqua le retour aux armements corsaires des Français dans la mer des Antilles quoique les hostilités entre la France et l'Espagne ne reprendront officiellement que bien plus tard. Est-ce pour cela qu'au printemps de cette année-là, se montait à Dieppe l'un des premiers gros armements corsaires du siècle, à destination des Antilles? Quoiqu'il en soit, l'expédition était assez importante et inhabituelle pour que l'ambassadeur espagnol en France en fasse rapport à son roi. Elle comptait quatre bâtiments et portait 350 hommes. Son chef était le capitaine Charles Fleury, naguère associé au pirate Jacques Barc.

Sorti de Dieppe en juin 1618, Fleury capturait quelques semaines plus tard, aux côtes d'Espagne, un navire qu'il incorporait à sa flotte. Celle-ci après une escale aux îles du Cap Vert prit la route du Brésil où pendant quelques mois elle tenta sans succès quelques actions contre les Portugais. Abandonné par ses lieutenants Le Grand et Dumé, Fleury se retrouva seul sur sa prise, avec moins d'une centaine d'hommes, lorsqu'il aborda la Martinique en avril 1619. Leur navire étant en fort mauvais état et eux-mêmes fort affaiblis par la fin, les hommes de Fleury se dispersèrent partie dans cette île, partie dans celle de la Dominique, où ils furent soignés et nourris par les Caraïbes pendant plusieurs mois. Durant le séjour de Fleury et de sa compagnie en ces îles, vinrent y relâcher aux moins deux autres corsaires français: Jean de Montreuil armé par Pontpierre, et Georges de Naguet sieur de Saint-Georges. À l'île Saint-Vincent, un troisième, Jacques Drouët, avait été contraint d'échouer sa barque. Son équipage trouva passage à bord de deux vaisseaux néerlandais commandés par Hendrik Jacobszoon Lucifer. En conflit avec la plupart de ses hommes, Fleury qui avait construit une barque avec les débris de son navire alla trouver le capitaine néerlandais et forma une association avec lui. Avec bien de la peine, il parvint à réunir une trentaine de Français dégradés à la Martinique et à la Dominique. Enfin, en février 1620, il gagnait les côtes d'Hispaniola (que les Français appelaient déjà Saint-Domingue) où il retrouva le capitaine Lucifer. Outre celui-ci, un pirate anglais nommé Arthur Guy ainsi que les sieurs de Montreuil et de Saint-Georges s'y rendirent aussi, notamment aux Cayemites, proche de l'ancienne La Yaguana, où tous ces corsaires carénèrent leurs bâtiments tout en entretenant de bonnes relations avec les précurseurs des boucaniers français, des mulâtres rebelles qui subsistaient en tuant du boeuf sauvage pour en revendre le cuir aux navires étrangers de passage. En avril, tous ces aventuriers se séparèrent. Fleury, via Cuba, gagna les côtes de Campêche où, en association avec Guy, il fit les seules prises valables de son voyage, dont une chargée de 100 caisses de cochenille. Enfin, à bord de celle-ci, il repartit en France en juillet 1620.

Indiens Brésiliens
Indiens du Brésil
(par Albert Eeckhout, 1641)

Dans les années suivantes, les corsaires français se réunirent encore plus nombreux dans les Petites Antilles, lesquels étaient devenus de véritables bases temporaires de ravitaillement et de relâche, en prévision des expéditions aux côtes des Grandes Antilles, du Venezuela, de l'Amérique centrale et du Mexique. Certains équipages n'hésitaient d'ailleurs pas à s'y dégrader pour vivre parmi les Caraïbes, à l'exemple des hommes du capitaine Fleury. De 1623 à 1625, la compagnie d'Étienne Decqueville vécut ainsi deux ans entre la Martinique et la Dominique, jusqu'à ce que le capitaine Nicolas Le Long les prenne à son bord (1625) pour les mener à l'île Saint-Christophe. Dans cette dernière île, une trentaine d'Anglais vivaient alors de la culture du tabac. Ceux-ci avaient pour chef l'un des lieutenants de North lors de sa tentative de colonisation de l'Amazonie (1620): le capitaine Thomas Warner qui avait abordé Saint-Christophe en 1622, jetant ainsi les bases de la première colonie anglaise dans les Petites Antilles. Côté français, les corsaires, ces habitués des Petites Antilles, furent à l'origine de l'entreprise coloniale.

Fort d'une quinzaine d'années d'expérience en voyages au Brésil et en Amérique, Pierre Belain sieur d'Esnambuc y avait fait sa première course comme capitaine de 1620 à 1622. Au retour de cette expédition, il était reparti du Havre au printemps 1623 sur la barque L'Espérance, avec 60 hommes d'équipage. II toucha d'abord à l'île Saint-Vincent, d'où il partit croiser vers Saint-Domingue. Mais, à la côte nord-ouest de la grande île, il perdit sa barque à la Tortue. D'une manière ou d'autre, Esnambuc parvint à se remonter d'un autre bâtiment, avec lequel il rallia la Martinique. Confiant le commandement de cette prise à l'un de ces lieutenants, il renvoya celui-ci en course. En septembre 1624, à la Jamaïque, ce lieutenant s'emparait d'une petite frégate qu'il ramena à la Martinique. Là mouillaient alors sept navires, dont cinq français, un néerlandais et un anglais. Esnambuc semble, entre-temps, avoir acquis beaucoup d'autorité parmi les aventuriers français, puisque, durant son séjour à la Martinique, il était considéré par les Espagnols comme le chef de tous les corsaires de cette nation, dont plusieurs étaient alors en croisière dans la mer des Antilles. Au retour de son lieutenant, Esnambuc prit le commandement de la prise jamaïquaine et se rendit à l'île Margarita, aux côtes de Caracas, puis retourna vers celles de Saint-Domingue, où il est signalé dans les premiers mois de 1625.

Après cette croisière, selon un témoin espagnol, Esnambuc devait retourner aux Petites Antilles, où les quatre plus gros corsaires français se tenaient embusqués aux Saintes pour surprendre des bâtiments isolés de la flotte de la Nouvelle-Espagne. En effet, deux de ces corsaires, portant au plus 150 hommes et commandé par un certain La Salle, y prirent le 5 mai 1625 le San Juan Bautista, appartenant à cette flotte. Vers le même moment partait du Havre le capitaine Urbain de Roisset sieur de Chardonville. Quelques mois plus tard, après une croisière entre Cuba et la Jamaïque, il faisait escale à Saint-Christophe où Esnambuc avait laissé apparemment quelques dizaines de Français sous le commandement de son lieutenant Henri de Chantail. Esnambuc lui-même serait revenu à Saint-Christophe avant la fin de l'année, au moment où Roisset et lui, alliés aux planteurs anglais de la petite colonie de Warner, auraient livré combat aux Caraïbes de l'île, dont un grand nombre furent tués à cette occasion. L'établissement de Warner, qui se trouvait alors à Londres en quête d'un soutien officiel, fit-elle craindre aux corsaires français que l'île puis toutes les autres ne tombassent entre les mains des Anglais? Esnambuc et Roisset furent-ils aussi enthousiasmés par les profits qu'il y auraient à tirer de la culture du tabac, à l'exemple des Anglais, et de faire de ces îles de véritables ports de relâches pour les corsaires? Sûrement pour toutes ces raisons à la fois, les deux capitaines laissèrent Chantail en poste à Saint-Christophe et rentrèrent en France pour demander une commission au roi afin de coloniser l'île et ses voisines.

Avec la colonisation française des Petites Antilles apparaîtront les premiers vrais flibustiers, ces pirates et corsaires ayant leur bases en Amérique même, et dont la principale activité consistera à piller les Espagnols. Mais avant d'entreprendre la relation de leur histoire, il reste à raconter les exploits des Néerlandais contre ces mêmes Espagnols en Amérique. À la fois pirates, rebelles et hérétiques, ces anciens sujets du Habsbourg qui régnait sur Espagne, le Portugal, le sud de l'Italie et l'Amérique, livreront à ce maître d'hier une guerre impitoyable jusqu'au milieu du siècle, éclipsant ainsi les actions de tous ceux qui les avaient précédés jusqu'ici dans la mer des Antilles et le golfe du Mexique.

Copyright © Raynald Laprise, 2003.



sources
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