Le Diable Volant

L'adversaire est Hollandais, mais l'ennemi demeure Espagnol (1672-1674)

L'expédition de Panama fut la dernière entreprise de flibuste dirigée contre les Espagnols et exécutée avec l'accord officiel du gouvernement de la Jamaïque. Le nombre de flibustiers relevant de la Grande Antille anglaise avait d'ailleurs diminué significativement durant les douze premiers mois du gouvernement de sir Thomas Lynch. Quelques uns - les plus riches - se firent planteurs. Une majorité s'était reconvertie dans le commerce du bois de teinture aux côtes de la péninsule du Yucatán. Les irréductibles furent pourchassés par les navires du roi d'Angleterre, dont disposait alors le gouverneur Lynch et dont les équipages comptaient beaucoup d'anciens flibustiers. Certains de ces pirates furent pris, traduits en justice, puis tantôt graciés tantôt exécutés. Les autres - plusieurs dizaines, voire quelques centaines - se joignirent aux Français de la colonie de l'île de la Tortue et de la côte de Saint-Domingue. Officiellement, le gouverneur de celle-ci, Bertrand Ogeron, sur ordre de Louis XIV, avait interdit les armements en course. Mais quelques prises espagnoles se faisaient encore ici et là. En effet, les Espagnols profitaient de l'état de paix relatif régnant dans la mer des Antilles pour donner la chasse à tout bâtiment croisant sous pavillon français ou anglais. Les Français, à la différence des Anglais, autorisaient encore les agressions par droit de représailles. Une nouvelle guerre européenne va d'ailleurs faire de la côte de Saint-Domingue le principal centre de la course anti-espagnole en Amérique et parallèlement redonner un second souffle à la flibuste jamaïquaine.

Le 6 avril 1672, la France déclarait la guerre aux Provinces Unies des Pays-Bas, le vieil allié politique devenu rival économique. Lentement mais sûrement, la France se substituait à l'Espagne comme première puissance catholique. Cela créait des obligations, notamment combattre l'hérésie. L'un des principaux foyers du calvinisme mais surtout terre d'accueil pour les protestants français, les Provinces Unies représentaient l'adversaire religieux par excellence. Mais la puissance maritime et commerciale des Néerlandais menaçait davantage. Or, depuis la paix de Westphalie (1648), les Pays-Bas s'étaient rapprochés de l'Espagne et jouissaient indirectement du meilleur de l'Amérique. En effet, de grands marchands néerlandais devenaient les principaux pourvoyeurs en esclaves noirs des colonies espagnoles. Certes, ils ne détenaient pas encore le fameux Asiento, la licence accordant le monopole de cette traite, mais ceux qui la possédaient avaient recours aux capitaux et aux navires néerlandais pour honorer leurs obligations envers la couronne espagnole. Aux Antilles mêmes, la colonie de l'île de Curaçao, administrée par la Westindische Compagnie, s'imposait comme l'entrepôt négrier de l'Amérique espagnole par où transitait la main-d'oeuvre servile destinée aux grandes plantations.

Cette «Guerre de Hollande» avait été précédée par quelques années de protectionnisme économique de la part de la France. En Europe, cela s'était traduit par l'imposition de droits prohibitifs sur les marchandises néerlandaises entrant dans le royaume. En Amérique française (c'est-à-dire les Petites Antilles et la côte de Saint-Domingue), la cible avait été la contrebande néerlandaise, qui, de longue date, avait dominé l'approvisionnement des colonies. Le résultat de ces mesures à Saint-Domingue avait été la révolte des colons (1670-1671). Toutefois la guerre venue, ce ne furent pas les Français qui les premiers ouvrirent les hostilités contre les possessions néerlandaises en Amérique, mais leurs alliés anglais. Lié par traité avec la France depuis 1670, l'Angleterre avait déjà soutenu deux guerres contre les Néerlandais au cours des vingt dernière années, eux aussi pour des raisons commerciales. Mais cette «Third Dutch War», impopulaire, allait se terminer rapidement pour les Anglais, que les ambitions de leur allié français (et catholique) inquiéteront bientôt davantage que la compétition commerciale de leurs frères protestants néerlandais. Entre-temps, la guerre était à peine commencée en Europe que, sur l'ordre du nouveau gouverneur général des Leeward Islands, William Stapleton, les îles de Saint-Eustache et Saba étaient prises (juillet 1672) sur les Néerlandais. Aucune entreprise commune avec l'allié français ne fut pourtant envisagée comme en Europe: un climat de méfiance endémique régnait entre les deux nations en Amérique. Mais les Anglais eux-mêmes éprouvaient beaucoup de difficultés à joindre leurs forces dans la mer des Antilles pour entreprendre sur le Néerlandais.

À la Jamaïque, la diminution du nombre de flibustiers privait la colonie d'une source importante de combattants. Informé en juillet 1672 du début de la guerre, Lynch pouvait bien clamer qu'il ne délivrerait aucune commission contre les Néerlandais à moins d'un ordre royal, il se ravisait bientôt en chargeant un capitaine nommé Harris d'aller attaquer quelques bâtiments des Provinces Unies traitant avec les Espagnols à Cuba. Entre-temps, il concluait sa lutte contre les pirates jamaïquains en faisant exécuter le capitaine Pieter Jansen, pourtant acquitté lors d'un premier procès pour piraterie présidé par un fils de l'ancien gouverneur Modyford. Le message qu'envoya Lynch aux flibustiers et à la faction qui les soutenait était simple: il y aurait des commissions contre les Néerlandais et la corde pour ceux qui s'attaqueraient encore aux Espagnols. Mais l'histoire de la jeune colonie prouvait que les prises néerlandaises ne suscitaient pas le même enthousiasme que les espagnoles. Quelques mois plus tard, Lynch dut donc abandonner un premier projet d'attaque contre Curaçao et Surinam, que devait exécuter son major général James Bannister avec une demi-douzaine de bâtiments et 500 hommes. D'ailleurs la rumeur publique voulait que les Français de Saint-Domingue aient recommencé à attaquer les Espagnols par mer et que plusieurs anciens flibustiers jamaïquains, dont le capitaine Thomas Rogers, s'étaient joints à eux à cette fin. Dès octobre, une nouvelle menace pesa sur la navigation jamaïquaine, laquelle fera avorter une nouvelle expédition projetée contre Curaçao. En effet, deux barques armées en guerre à Curaçao venaient de capturer un vaisseau anglais venant de la Barbade. Aussitôt le conseil de la Jamaïque mettait toute l'île en état d'alerte, et Lynch envoyait un seul vaisseau croiser vers Curaçao.

La colonie néerlandaise de Curaçao redevenait le centre de course qu'elle avait été dans les années 1640. Pour ce faire, elle pouvait compter sur des aventuriers expérimentés, tel que Jan Erasmus Reijning qui avait naguère servi comme capitaine flibustier à la Jamaïque. D'ici la fin de l'année, les «capres» (comme l'on appelaient en France les corsaires néerlandais) deviendront la plaie de la navigation anglaise et française dans la mer des Antilles. En novembre, le gouverneur Lynch écrivait d'ailleurs que ces corsaires étaient responsable de la capture de plusieurs bâtiments anglais depuis l'ouverture des hostilités. Mais les Jamaïquains avaient aussi à craindre l'Espagnol. Trois corsaires de cette nation étaient signalés parmi les Grandes Antilles en quête de l'hérétique et du pirate anglais. Et il y avait toujours un ancien flibustier jamaïquain, le Néerlandais Yallahs, passé au service des Espagnols, qui continuaient ses déprédations aux côtes occidentales du Yucatán contre les navires anglais engagés dans le lucratif commerce du bois de campêche. Ainsi la dernière entreprise tentée et réussie par les Anglais contre les possessions néerlandaises vint d'une autre colonie anglaise située à l'entrée de la mer des Antilles.

Dans la seconde partie du mois de décembre, le gouverneur général de la Barbade, lord William Willoughby, avait confié à sir Tobias Bridge la tâche de lever 500 hommes dans l'île pour attaquer la colonie néerlandaise de l'île de Tobago. Ces hommes que recruta Bridge devaient être rémunéré sur le butin à faire. À ce titre, ils étaient ni plus ni moins que des flibustiers. Ils furent embarqués dans le vaisseau du roi en station à la Barbade ainsi que dans six autres bâtiments plus petits réquisitionnés par le gouverneur. Le lendemain de Noël 1672, cette petite flotte leva l'ancre pour Tobago où elle arriva deux jours plus tard. Y ayant fait débarqué ses hommes, Bridge obtint rapidement la reddition de la colonie néerlandaise, signée le dernier jour de l'année par le gouverneur Pieter Constant, l'aventurier zélandais responsable de la révolte des habitants de Saint-Domingue deux ans plus tôt. La prise de Tobago par les Anglais suscita quelque jalousie chez les Français des Petites Antilles. En effet, le 2 janvier 1673, un vaisseau du roi de France vint mouiller à Tobago. Son capitaine informa Bridge qu'il avait été envoyé par le gouverneur général des Isles d'Amérique, le sieur de Baas, pour assister les Anglais dans leur entreprise. En fait, Baas aurait voulu prendre lui-même cette île qui depuis le début du siècle avait été une pomme de discorde entre Espagnols, Français, Anglais et Néerlandais. Mais il s'en consola bientôt, car il avait un autre dessein en tête: la prise de Curaçao.

Les expéditions de Curaçao et de Puerto Rico

Le gouverneur Baas passa les premières semaines de 1673 à préparer son expédition de Curaçao. À la Martinique, Saint-Christophe, la Guadeloupe et Sainte-Croix, il réunit environ 500 hommes. Ceux-ci furent embarqués sur trois vaisseaux du roi alors en station aux Petites Antilles françaises, et sur trois petits bâtiments marchands réquisitionnés pour le transport des troupes. Entre-temps, il envoya les deux autres vaisseaux royaux à sa disposition, L'Écueil et La Légère, à la côte de Saint-Domingue pour demander quelques centaines d'hommes supplémentaires au gouverneur Ogeron.

Les anciens flibustiers devenus pour la plupart planteurs de tabac aux côtes nord et ouest de Saint-Domingue ou encore chasseurs dans les plaines de la partie occidentale de l'île, étaient des hommes aguerris dont Baas pouvait difficilement se passer pour le succès d'une entreprise comme celle de Curaçao. «Anciens flibustiers» car, depuis la prise de Panama, tout comme son homologue jamaïquain, le gouverneur Ogeron avait cessé d'autoriser les armements en course contre les Espagnols. Le nombre d'hommes relevant de la colonie qui continuait à pratiquer ce métier, en saisissant le moindre prétexte pour piller les Espagnols par représailles, avait donc considérablement diminué. Et les quelques centaines qui restaient, moins de 500 vraisemblablement, comptaient parmi eux un certain nombre de réfugiés jamaïquains. Ces hommes étaient alors en mer puisque Ogeron n'avait aucun navire disponible pour porter les 400 hommes qu'il rassembla à la demande de Baas. Ainsi 100 des habitants du quartier de Léogane, dont les capitaines François Trébutor et Jean Le Gascon qui n'avaient point de navire, s'embarquèrent à bord de la Légère. Le reste au nombre de 300, recrutés dans les autres établissements de la colonie, prirent place à bord l'Écueil, avec Ogeron lui-même, dont la présence avait été imposée par les habitants comme condition de leur participation à l'entreprise.

Après une escale à l'île de la Tortue, les deux vaisseaux du roi prirent la route des Petites Antilles dans les derniers jours de février, mais ils furent séparés en longeant la côte nord de Saint-Domingue. Seule la Légère arriva vers le 1er du mois suivant à l'île Sainte-Croix où Baas avait fixé son rendez-vous, lequel y mena peu de temps après le reste de sa flotte. Le gouverneur général y attendit pendant cinq jours l'Écueil portant Ogeron et le gros du contingent de Saint-Domingue. Enfin, ne voyant pas venir ce vaisseau, il ordonna le départ pour Curaçao. Et, du 14 au 18 mars, il mit bien en état d'alerte la colonie néerlandaise, y faisant même débarquer et camper ses troupes proche de la capitale, Willemstadt. Mais Baas avait été mal informé: Curaçao était beaucoup mieux fortifiée que prévu, et quelques grands navires négriers mouillaient dans son principal port. Il décida alors d'aller à Saint-Domingue pour savoir ce qu'il était advenu de l'Écueil, gardant sous ses ordres trois vaisseaux du roi et renvoyant le reste de sa flotte aux Petites Antilles.

Ayant le flibustier Trébutor comme pilote, les trois vaisseaux de Baas arrivèrent vers le cap Tiburon avant la fin du mois de mars. Là, à l'abri d'une anse, ils tombèrent sur le navire du capitaine Yallahs avec quatre petits bâtiments que le corsaire néerlandais avait pris sur les Anglais. Baas détacha aussitôt le marquis de Maintenon, commandant la Sibylle, vers le Néerlandais et ses prises anglaises. Maintenon s'empara facilement des secondes, mais le vent étant tombé les collègues du marquis commandant le Belliqueux et la Légère ne purent poursuivre Yallahs qui, à force de rames, parvint à prendre la fuite. Baas demeura à Saint-Domingue un peu moins d'un mois d'abord au Petit-Goâve puis à l'île de la Tortue où il nomma l'un de ses officiers pour commander la colonie par intérim. En effet, d'après les rapports qui lui avaient été faits, il crut l'Écueil perdu en mer et Ogeron et ses compagnons morts. À la fin d'avril, il repartait pour la Martinique par le débouquement des Caicos. Encore une fois, Trébutor lui servit de pilote. Pour récompenser celui-ci de ses bons services, Baas lui avait donné le commandement de l'un des petits bâtiments anglais repris sur Yallahs, avec lequel capitaine flibustier recommença à courir sus à l'Espagnol.

Si Baas ne se trompait pas sur le sort de l'Écueil, il se méprenait sur celui de son équipage et des volontaires de Saint-Domingue. Avant l'aube, le 26 février 1673, l'Écueil avait bien fait naufrage, parmi les cayes à la côte nord de Puerto Rico, mais les quelques 500 hommes qui étaient à son bord avaient pu gagner la côte sans d'autres pertes que matérielles. Une fois à terre, Banda, le capitaine de l'Écueil, et Ogeron avaient envoyé, le premier son lieutenant, le second son neveu le sieur de Pouancey, à San Juan, la capitale de l'île, pour demander aux Espagnols la permission d'aller prévenir Baas qui était alors à Sainte-Croix. Mais le gouverneur Gaspar de Arteaga retint prisonniers les deux messagers et envoya l'un de ses officiers vers les naufragés, lequel les fit camper à environ douze lieues à l'est de San Juan. En quelques jours, les Français s'aperçurent qu'ils étaient littéralement captifs des Espagnols. En effet, le gouverneur Arteaga n'entendait pas laisser passer cette chance: 300 «boucaniers» de Saint-Domingue entre ses mains! Il en informa aussitôt son homologue de Santo Domingo pour le presser d'entreprendre quelque action contre les établissements français de la partie occidentale de Saint-Domingue. S'il ne put massacrer tous les naufragés (ce qui aurait attiré contre Puerto Rico la haine de tous les Français, plus particulièrement des flibustiers de cette nation), Arteaga résolut de les pourvoir du strict minimum pour vivre.

Ogeron fut le premier à comprendre les intentions d'Arteaga. Il proposa au capitaine Banda de s'emparer d'une barque venue de San Juan pour enlever les gréements de l'épave de l'Écueil et aussi désarmer les Français. Mais l'officier de la marine royale refusa car il craignait que les Espagnols ne se vengeassent sur ceux des Français qui ne pourraient fuir l'île. Ogeron entreprit alors de se sauver avec un petit canot qui se trouvait à leur portée. Mais son pilote, le flibustier Laforêt, fit intentionnellement échouer l'affaire. En juin, Ogeron, avec quatre autres, réussit toutefois à prendre le large à bord de la même embarcation. Par Samana, à la pointe nord-est de Saint-Domingue, il arriva enfin à la Tortue où il fut consterné d'apprendre que Baas n'avait même pas daigné envoyer un navire vers Puerto Rico et Sainte-Croix pour avoir des nouvelles de l'Écueil. En fait, en juin et juillet, la présence dans les Petites Antilles d'une escadre néerlandaise commandée par Cornelis Evertsen et Jacob Binckes (laquelle devait reprendre New York aux Anglais en août suivant), avait empêché le gouverneur général d'entreprendre quoi que ce fût avant la fin de l'année. Ogeron, lui, ne perdit pas de temps pour tenter de délivrer ses infortunés compagnons demeurés à Puerto Rico.

Ogeron trouva 500 hommes pour son entreprise. Les bâtiments, au plus six, qui furent utilisés pour le transport de cette troupe étaient vraisemblablement tous des flibustiers, mais aucun n'avait de canon. En effet, le gouverneur en disposait d'au moins trois qu'il avait rencontrés à son retour à Saint-Domingue: une petite frégate commandée par Moulin, un capitaine expérimenté, et deux prises que celui-ci venait de faire sur les Espagnols de Cuba. Le 15 septembre, tous s'étaient réunis à la Tortue, mais, à cause de la saison des ouragans, leur départ fut différé au début du mois suivant. Le 7 octobre, la flotte d'Ogeron appareillait mais elle dut relâcher à la côte de Saint-Domingue à cause d'une tempête. En fait, le voyage vers Puerto Rico dura deux mois, soit le double du temps en cette saison. Et, lorsqu'à la mi-novembre, Ogeron se présenta à Puerto Rico, il n'avait plus que deux bâtiments et 300 hommes pour sa descente, les autres ayant été dispersés par le mauvais temps. Ogeron débarqua bien à la côte ouest de l'île mais, au bout de quelques semaines, il dut se résigner à retourner à Saint-Domingue. Trois raisons l'y poussaient: le manque de vivres, les embuscades que lui tendaient les Espagnols dans lesquelles il perdit une quinzaine des siens, et la crainte que ceux de Santo Domingo n'attaquassent sa colonie pendant son absence. Cette dernière crainte était particulièrement justifiée puisqu'en revenant à la Tortue, dans les derniers jours de l'année, il était informé que des corsaires espagnols avait fait descente au Cap Français, quartier à l'est de la Tortue sur la côte nord de Saint-Domingue.

Fin du conflit anglo-néerlandais

Les quelque 300 aventuriers de Saint-Domingue demeurés captifs à Puerto Rico représentèrent une grosse perte pour la colonie, entre 10 et 15% des hommes qui étaient alors aptes à en assurer la défense. Mince consolation pour Ogeron, il apprit qu'en octobre 1673 l'Espagne, alliée des Provinces Unies, avait déclaré la guerre à la France. Le gouverneur put désormais encourager la flibuste en toute légalité. Si Saint-Domingue possédait encore quelques bons capitaines français avec les Trébutor, Le Gascon et Moulin, elle manquait de bâtiments et aussi de marins. Pour augmenter le nombre des flibustiers sans trop dépeupler la colonie, Ogeron fera appel aux Anglais de la Jamaïque. Depuis 1672, des capitaines tels que Rogers et William Wright avaient choisi de servir les Français pour mieux continuer leurs rapines. D'autres se joindront bientôt à eux car les corsaires espagnols, dont le renégat irlandais Philip Fitzgerald, avaient pris et pillé, dans les premiers mois de 1673, plusieurs navires de commerce venant de la Jamaïque à destination de l'Angleterre. Leur collègue Yallahs avait eu beaucoup moins de chance. À la suite de sa rencontre avec la flottille de Baas, il avait été obligé de quitter les côtes de Saint-Domingue. Par ailleurs, vers le même temps, de la Jamaïque, le gouverneur Lynch avait armé un petit navire du roi alors en station à Port Royal ainsi que quelques autres bâtiments pour le capturer. Enfin, avant la fin de l'année, Yallahs trouvait la mort lors d'un combat contre une barque jamaïquaine commandée par un certain George Reaves et engagée dans la traite du bois de teinture au Yucatán.

Par ailleurs, le gouverneur Lynch méditait encore de s'attaquer à Curaçao. Comme les projets précédents, celui-ci ne fut jamais mené à terme quoique, des Leeward Islands, le gouverneur Stapleton eut envoyé un brigantin et une cinquantaine d'hommes pour assister les flibustiers jamaïquains. Ceux-ci furent cependant plus heureux sur mer. Ainsi, partis de Port Royal au début de 1674, les capitaines Gallop et Otway se rendirent maîtres d'un négrier néerlandais portant plusieurs centaines d'esclaves. Puis la nouvelle arriva qu'en février de cette année-là, l'Angleterre et les Provinces Unies avaient fait la paix. Les Néerlandais purent alors envoyer contre les Français aux Antilles une puissante flotte commandée par le fameux amiral Michiel De Ruyter. En juillet 1674, la flotte de Ruyter apparaissait devant la Martinique, siège du gouvernement général des Antilles françaises. Affaiblies par la maladie, les troupes de l'amiral hollandais se heurtèrent à une farouche défense des colons appuyés par les équipages des navires marchands se trouvant dans la rade de Fort Royal. Avec plusieurs pertes, De Ruyter fut contraint de se rembarquer et de rentrer en Europe sans pouvoir attaquer la partie française de Saint-Domingue tel que le précisaient ses instructions en cas de succès dans les Petites Antilles.

Ces événements contribuèrent à l'essor du Petit-Goâve, quartier de la côte occidentale de Saint-Domingue ayant une excellente rade, comme principal port de relâche des flibustiers croisant sous commission française, lequel, à ce titre, deviendra même plus important que ne l'avait été l'île de la Tortue dans la décennie précédente. Côté français, seul deux chefs d'expérience étaient pourtant encore en service: Le Gascon et Moulin. En effet, avant la fin de l'année précédente, les flibustiers de Saint-Domingue avait subi deux pertes importantes: le mulâtre Diego fut tué en livrant combat à trois corsaires espagnols devant La Havane puis Trébutor tomba aux mains de l'ennemi lors d'une descente au Yucatán. Ces pertes furent comblées de deux manières. D'abord, il y avait l'apport, quoique négligeable, de corsaires armés en France même: en l'occurrence, le marquis de Maintenon, lequel après son passage à Saint-Domingue, était rentré (automne 1673) en France où il avait obtenu le commandement d'un vaisseau armé en course pour opérer dans la mer des Antilles. Mais surtout il avait les réfugiés jamaïquains, lesquels comptaient pour environ la moitié des 600 flibustiers relevant de Saint-Domingue en 1674. Ainsi, aux côtés des Rogers et Wright déjà mentionnés comme capitaines, vinrent s'ajouter cette même année les John Springer, Edward Neville et John Bennett. La paix anglo-néerlandaise et les agressions répétées des corsaires espagnols contre les Anglais furent les principales raisons de cet afflux de Jamaïquains à Saint-Domingue. Plus encore, ces passages à la flibuste furent encouragés et financés en sous-main par des notables de la Jamaïque, tel le colonel Robert Byndloss, membre du Conseil de la colonie et beau-frère de Henry Morgan.

Le gouverneur Lynch demanda en vain des instructions à Londres concernant ces renégats. La seule réponse qu'il reçut fut l'annonce de la fin de son mandat au gouvernement de la Jamaïque. L'identité de son successeur n'était pas encore connue, mais une chose paraissait assurée: Morgan serait le lieutenant du nouveau gouverneur général de la colonie. En effet, l'ancien amiral jamaïquain avait acquis beaucoup de crédit à la cour de Charles II, notamment parmi les influents personnages qui étaient chargés de l'administration des colonies. La rumeur serait bientôt confirmée. Cependant, avec peu d'enthousiasme, Lynch choisissait d'alterner la manière forte et la douce: ici il donnait des commissions à des capitaines jamaïquains pour arrêter les Anglais commandant des corsaires français; là il fermait les yeux s'il s'agissait de simples marins servant sous des chefs français.

En novembre 1674, la menace de la flotte de Ruyter passée, le gouverneur Ogeron estimait les flibustiers de Saint-Domingue assez forts pour autoriser l'armement d'une flotte réunissant presque tous les bâtiments corsaires de la colonie. Il envoya des invitations à la Jamaïque pour y recruter d'autres hommes et navires. Revenant d'une course aux côtes du Nicaragua avec une prise espagnole, le marquis de Maintenon faisait escale à Port Royal dans ce but, mais aussi pour y liquider sa prise comme il l'avait fait pour une autre quelques mois plus tôt. Apparemment le gouverneur Lynch prévint l'un et l'autre, quoiqu'il reçut fort amicalement le marquis. Au début du mois suivant, alors que Maintenon était toujours à la Jamaïque, Lynch était informé que la flotte de flibustiers mouillant au Petit-Goâve avait pour objectif la petite cité portuaire de La Guayra, à la côte de Caracas.

En Angleterre, toujours en novembre 1674, le roi Charles II signait la commission faisant de Morgan son lieutenant-général à la Jamaïque, que l'ancien flibustier devait gouverner en cas d'absence ou de mort de lord Vaughan, fils cadet du comte de Carbery, choisi comme capitaine et gouverneur général de la colonie. Pour les besoins de sa nouvelle fonction, Morgan était fait chevalier par le roi. Cette nouvelle souleva l'indignation et sema la crainte dans les colonies espagnoles. Les flibustiers et leurs partisans à la Jamaïque - le colonel Byndloss en tête - ne pouvaient que s'en réjouir, non sans raison.

Copyright © Raynald Laprise, 2003.


sources manuscrites

  • ARCHIVES NATIONALES (France).
  • PUBLIC RECORD OFFICE (Grande-Bretagne).

sources imprimées

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