Le Diable Volant

Port de commission : Petit-Goâve (1675-1678)

Aux Antilles, environ un an après la paix anglo-néerlandaise, s'ouvrait la seconde phase de la guerre opposant la France aux Pays-Bas et à l'Espagne. D'environ 600 en 1674, le nombre des flibustiers relevant de la colonie française de Saint-Domingue doublera d'ici la fin du conflit. L'apport de la Jamaïque anglaise à ces effectifs demeure encore très important, et connaît même une recrudescence à cause du retour de l'ancien amiral flibustier Henry Morgan dans l'île. Par ailleurs, la menace que les escadres néerlandaises faisaient peser tant sur la flibuste que le commerce français sera pratiquement anéantie. Les flibustiers de Saint-Domingue, Français et Anglais armant depuis le Petit-Goâve, pourront désormais entreprendre en force contre les cités espagnoles des côtes des Amériques.

Déjà, par deux fois, les flibustiers de Saint-Domingue s'étaient presque tous réunis pour attaquer des possessions espagnoles: en octobre 1673 pour tenter de délivrer les Français naufragés de l'Écueil et toujours prisonniers à Puerto Rico, puis en novembre 1674 en prévision d'une expédition contre les cités espagnoles des côtes du Venezuela. L'un et l'autre de ces armements s'étaient soldés par des échecs. Séparément, les flibustiers avaient alors plus de succès. Ainsi, en mars 1675, le capitaine John Bennett se rendit maître d'une frégate espagnole devant le port de Santo Domingo, où celle-ci se rendait en provenance de San Juan de Puerto Rico. Outre un très riche butin d'environ 50 000 pièces de huit, il délivra une quinzaine de Français naguère prisonniers des Espagnols à Puerto Rico, dont le sieur de Pouancey, le neveu du gouverneur de Saint-Domingue, Bertrand Ogeron.

Ayant obtenu l'adjudication de cette prise au Petit-Goâve, Bennett se retira à la Jamaïque d'où il avait reçu une invitation en bonne et due forme. En effet, son ancien chef, Henry Morgan, venait d'arriver à Port Royal comme gouverneur adjoint avec le titre de chevalier. Ayant lui-même atteint la Jamaïque avant son supérieur, le gouverneur général lord Vaughan, Sir Henry s'était empressé d'inviter ses vieux camarades croisant désormais sous pavillon de France ainsi que leurs associés français à revenir liquider leurs prises à Port Royal comme par le passé. En fait, ils n'avaient jamais cessé d'y relâcher... en fraude. Les armateurs de la plupart des flibustiers anglais n'étaient-ils pas des marchands et planteurs jamaïquains, en tête desquels se trouvait le lieutenant-colonel Robert Byndloss, le propre beau-frère de Morgan et un membre du Conseil de la colonie? Ainsi avec l'aval de du gouverneur adjoint Morgan, les marins jamaïquains furent encore plus nombreux à s'engager dans la flibuste à Saint-Domingue. À Bennett et ses associés les capitaines Thomas Rogers, William Wright, Edward Neville et John Springer vinrent donc s'ajouter John Morris (autre vieux camarade de Morgan) et surtout John Coxon (un excellent marin engagé dans le commerce du bois de campêche). Toutes ces tractations avec les flibustiers se firent évidemment (et le plus possible) à l'insu du gouverneur général Vaughan, lequel ne tarda pas à en être informé et à manifester sa désapprobation. Pour lors, les affaires de Morgan et de son beau-frère Byndloss (l'éminence grise de toutes ces affaires) allaient rondement, d'autant plus qu'à Saint-Domingue le gouverneur Ogeron avait autorisé une seconde expédition pour tenter de délivrer ce qui restait de Français prisonniers à Puerto Rico.

En juin 1675, en prévision de cette entreprise de Puerto Rico qu'il devait commander en chef, le sieur de Cussy, l'un des lieutenants d'Ogeron, vint lui-même à Port Royal en compagnie du capitaine Springer, qui comptait Byndloss parmi ses armateurs. Ce dernier servit d'ailleurs de principal interlocuteur à Cussy lors des négociations pour l'armement des navires anglais engagés dans l'entreprise. Quelques semaines plus tard, Ogeron envoyait même à Byndloss une procuration pour collecter en son nom le dixième des prises (soit les droits de ses commissions) que les flibustiers de leurs nations respectives conduiraient à la Jamaïque. Mais le gouverneur français avait en tête un projet beaucoup plus ambitieux que ces expéditions de pillage: la conquête de la partie orientale de l'île Hispaniola, toujours possession espagnole. La colonie lui semblait à présent assez stable pour tenter pareille entreprise: la suppression de la Compagnie des Indes occidentales en 1674, techniquement en faillite depuis plusieurs années, avait ramené un certain calme parmi les colons; et la flotte corsaire en constitution pouvait maintenant dissuader les ennemis espagnols et néerlandais d'entreprendre contre Saint-Domingue. Ainsi, avant la fin de l'année, Ogeron repassait en France pour présenter au roi et au ministre Colbert ce projet qui assurerait aux Français le contrôle total de la plus vieille colonie espagnole en Amérique. En partant pour ce voyage dont il ne reviendrait jamais, il partagea le gouvernement de la colonie entre son neveu Pouancey (en poste au Petit-Goâve) et Cussy (à la Tortue).

Entre-temps, l'expédition commandée par Cussy contre Puerto Rico avait lamentablement échoué. Le capitaine Morris, notamment, avait été tué dans l'affaire. Trois autres capitaines flibustiers allèrent ensuite croiser à la côte de Carthagène où ils firent quelques prises espagnoles. Tous revinrent à Saint-Domingue en novembre. Et le mois suivant, partie des chefs anglais, de même que leur général Cussy en compagnie du capitaine Springer, se retirèrent à la Jamaïque. Si Springer et Cussy furent bien accueillis par Morgan, ils durent pourtant retourner à Saint-Domingue plus tôt qu'ils ne l'avaient souhaité. En effet, le jour de Noël, se conformant à des instructions royales, le gouverneur Vaughan faisait publier une proclamation déclarant hors-la-loi tout Anglais servant sous commission étrangère. Cela n'empêcha pas le capitaine Bennett de débarquer à Port Royal sans être inquiété et de renvoyer ses deux navires en course sous le commandement d'un certain Thomas Paine.

À la tête de trois petits vaisseaux, Paine se rendit aux côtes du Venezuela oriental où il fit quelques prises sur les Espagnols et les Néerlandais, allant même, dans les premiers jours de mars 1676, jusqu'à arraisonner un bâtiment marchand anglais, dont les flibustiers forcèrent le maître à prendre à son bord une partie de leur butin en marchandises pour aller vendre celles-ci à la Jamaïque. Vers le même moment, au large de Puerto Belo, Springer s'emparait d'une navire espagnol chargé de cacao. Depuis son départ précipité de la Jamaïque, il en était à sa huitième ou neuvième prise. Avec la dernière en date, il décida de rentrer. En mai, il jetait l'ancre aux cayes au sud de Port Royal, mais il dut encore une fois se retirer au Petit-Goâve. En effet, le gouverneur Vaughan, au plus fort de sa lutte contre son subordonné Morgan, se montrait ferme contre les flibustiers jamaïquains: il venait tout juste de faire condamner à mort pour piraterie le maître du navire de Paine. Entre-temps, Paine lui-même et ses deux associés faisaient escale à l'île française de Sainte-Croix pour se faire adjuger un bâtiment rochelais qu'ils avaient repris en route sur un corsaire de Curaçao. Ils étaient pressés, car à Saint-Domingue les flibustiers s'assemblaient pour une nouvelle entreprise.

Sous la conduite du marquis de Maintenon

Vers la fin de l'année précédente (1675), le marquis de Maintenon était revenu dans la mer des Antilles, commandant un navire armé à Nantes, d'où il était parti accompagné d'un fameux corsaire de ce port, le capitaine Bernard Lemoign. En mai 1676, celui-ci se trouvait d'ailleurs à Alta Vela, à la côte sud-est de Saint-Domingue, où Maintenon vint le rejoindre. À leurs côtés, il y avait les capitaines Jean Le Gascon, Michel Andresson et l'Anglo-normand John Tucker ainsi que le Jamaïquain Coxon. N'ayant à peine qu'une centaine d'hommes pour mettre à terre, Maintenon et ses capitaines ne tentèrent pas moins une descente contre la petite cité de Maracaïbo, à l'entrée du lagon du même nom, dont ils s'emparaient le 21 juin. Deux mois plus tard, ils étaient de retour au Petit-Goâve où ils apprirent que le 16 juillet précédent, la flotte de bâtiments marchands venus y charger du tabac avait été attaquée et presque entièrement détruite par une partie d'une escadre hollandaise commandée par l'amiral Jacob Binckes. Par chance, un seul flibustier était tombé aux mains des Néerlandais: un Anglais se rendant à Sainte-Croix.

Au retour de cette expédition, Coxon se retira à la Jamaïque, d'où, à l'exemple de Springer quelques semaines plus tôt, il dut repartir pour Saint-Domingue. Les flibustiers anglais devaient désormais se montrer plus discrets: leurs deux principaux soutiens, Morgan et son beau-frère Byndloss avaient été interrogé devant le Conseil de la colonie par lord Vaughan pour leurs liens avec les écumeurs des mers, et leur culpabilité ne faisait aucun doute. Déjà, Springer avait abandonné le commandement de son navire, et la majeure partie de sa compagnie s'était embarquée à bord d'une prise espagnole commandée par son associé George Reaves. La plupart des flibustiers jamaïquains n'en retrouvèrent pas moins leurs collègues français au Petit-Goâve dans les derniers mois de l'année. Là se préparait un armement important sous le commandement de Maintenon. Pouancey, récemment nommé gouverneur de la colonie à la suite de la mort de son oncle Ogeron en France, aurait voulu que la flotte de Maintenon se joigne aux vaisseaux du roi alors en station aux Antilles pour entreprendre ensemble sur les Espagnols. D'ailleurs - mais la nouvelle n'était pas encore connue à Saint-Domingue -, une escadre sous les ordres du comte d'Estrées, le vice-amiral de France, avait déjà repris Cayenne aux Néerlandais, et son prochain objectif était Tobago, petite île au large du Venezuela, où l'escadre de l'amiral néerlandais Binckes était stationnée.

La jonction tant souhaitée par Pouancey avec les vaisseaux du roi ne se produisit pas, les flibustiers préférant, comme toujours, les proies espagnoles. En décembre 1676, d'Estrées détruisait bien la plupart des vaisseaux de guerre néerlandais mouillant à Tobago mais au prix de lourdes pertes et sans pouvoir se rendre maître de l'île. Ce demi-succès obligea l'amiral à rentrer en France plus tôt qu'il ne l'avait espéré. Pourtant, le mois de l'attaque contre Tobago, après plusieurs semaines de délai, Maintenon et sa flotte composée d'une douzaine de petits vaisseaux et portant environ 600 flibustiers, appareillait du Petit-Goâve à destination des mêmes côtes du Venezuela. Sans doute informés du départ de l'amiral d'Estrées, Maintenon et ses capitaines jetèrent d'abord leur dévolu sur l'île espagnole de Margarita, voisine de celle de Tobago. En janvier 1677, ils en pillèrent la capitale, Asunción. Ensuite, ils passèrent à la côte de Cumana (au Vénézuela) et, en mars suivant, faisaient subir le même sort à la ville de Nueva Valencia sur le littoral. Après ce second raid, leur flotte se dispersa. Maintenon lui-même se rendit à la côte de Carthagène, et de là conduisit sa frégate au Petit-Goâve, où en mai 1677 son équipage dut la saborder lors d'une nouvelle attaque néerlandaise contre les bâtiments mouillant dans cette rade. Quelques uns de ses capitaines gagnèrent la côte sud de Cuba. Six autres, dont Lagarde, Wright et Coxon, demeurés à la côte de Carthagène, furent plus heureux. Au matin du 12 juillet, ils y attaquèrent par surprise la petite cité portuaire de Santa Marta. Maîtres de la place, les flibustiers envoyèrent demander sa rançon aux autorités espagnoles de Cartagena. Au lieu des pièces de huit espérées, le gouverneur de cette ville leur expédia 500 hommes par terre ainsi que trois vaisseaux de l'Armada de Barlovento, reconstituée l'année précédente sous le commandement du capitaine général Antonio de Quintana. Ces renforts furent repoussés par les flibustiers, qui tuèrent, à coups de fusil, dès le premier choc 50 Espagnols. Cela suffit à semer la panique parmi les survivants qui prirent la fuite, en dépit des ordres du général Quintana. Les flibustiers quittèrent ensuite Santa Marta, emmenant avec eux plusieurs prisonniers, dont le gouverneur Vicente Sebastián et l'évêque Pedrahita, à destination de la Jamaïque.

Environ deux semaines après leur exploit, la plupart des flibustiers engagés dans la prise de Santa Marta se présentèrent à Port Royal où une surprise les attendait. À l'instigation du gouverneur Vaughan, la Chambre d'assemblée de la Jamaïque avait voté une loi punissant de mort tout Jamaïquain faisant la guerre sous pavillon étranger. Cette loi comportait cependant une clause d'amnistie dont s'empressèrent de bénéficier la centaine d'Anglais impliqués dans l'affaire de Santa Marta, leur principal chef, Coxon, en tête, lequel livra l'évêque Pedrahita et ses autres prisonniers espagnols à Vaughan. Celui-ci ne put cependant rien obtenir des Français commandés par le capitaine Lagarde, lesquels, en août, rentrèrent au Petit-Goâve sans avoir voulu relâcher leurs prisonniers dont le gouverneur Sebastián. Pourtant, incluant la centaine d'Anglais qui avaient participé à la prise de Santa Marta, 300 flibustiers jamaïquains profitèrent de l'amnistie prévue à la nouvelle loi. Vaughan ne se montra pourtant pas clément envers tous. Ainsi le capitaine écossais James Browne, croisant depuis deux ans sous commission française, fut pendu par ordre du gouverneur, malgré l'appel que le flibustier logea à la Chambre d'assemblée, laquelle s'apprêtait à amnistier le pirate. En plus du conflit qui l'opposait à la faction favorable aux flibustiers, Vaughan s'attira les foudres des membres de l'Assemblée dont il ordonna la dissolution après cette affaire. Mais ses jours au gouvernement de la Jamaïque étaient comptés. À la fin de l'année, il fut informé qu'il serait remplacé par le comte de Carlisle, autrefois pressenti pour gouverner la colonie. Son lieutenant Morgan et Byndloss, de même que les flibustiers jamaïquains, se réjouiront bientôt de ce choix.

Le désastre de l'île d'Avés

En France, le vice-amiral d'Estrées préparait une nouvelle campagne contre les colonies néerlandaises. Appareillant de Brest en octobre 1677 avec dix-sept bâtiments et ayant avec lui le nouveau lieutenant-général des Isles d'Amérique, le comte de Blénac, il alla d'abord aux côtes d'Afrique où il enleva le comptoir néerlandais de Gorée, centre d'une importante traite négrière. En décembre, l'amiral se trouvait dans la mer des Antilles et achevait l'oeuvre commencée presque un an jour pour jour: il se rendait maître de l'île de Tobago, dont il fit sauter le fort, causant notamment la mort de son adversaire Binckes. Seul le fameux flibustier Jan Erasmus Reijning et quelques dizaines d'hommes échappèrent aux Français et gagnèrent Curaçao. Après cette victoire, d'Estrées laissa une garnison à Tobago puis rallia les Petites Antilles françaises. En mars 1678, il mouillait à la Martinique où Blénac prenait officiellement possession du gouvernement général des Isles d'Amérique. Il comptait bien ajouter d'autres victoires à celles de Cayenne, Gorée et Tobago. Pour ce faire, il envoya deux de ses capitaines vers le gouverneur de Saint-Domingue pour obtenir le concours des flibustiers. Ce dernier, le sieur de Pouancey, réunit environ 1200 aventuriers qui s'embarquèrent sur une douzaine de petits bâtiments corsaires. Se mettant à leur tête, il alla rejoindre à l'île Saint-Christophe l'escadre royale. Là, il fut très surpris d'apprendre que l'objectif de l'amiral d'Estrées était la colonie néerlandaise de Curaçao, centre de la course anti-française et de la traite négrière espagnole. Il proposa de s'emparer de cette île avec pour seule force ses flibustiers, ne demandant que trois vaisseaux du roi pour fermer le port de Willemstadt, la capitale. Mais d'Estrées déclina l'offre.

De l'île anglaise de Nevis, le gouverneur Stapleton observa avec appréhension les préparatifs de la flotte française. Il demanda timidement à d'Estrées de 200 à 300 sujets anglais qui se trouvaient parmi les flibustiers, ce que promit l'amiral français mais que refusèrent les principaux intéressés. Avec vingt navires du roi et une douzaine de bâtiments flibustiers, le comte d'Estrées appareilla des Petites Antilles cap sur Curaçao au début de mai. Confiant comme à son habitude, il ordonna de mettre le cap sur l'îlot d'Orchilla. Certains de ses officiers lui conseillèrent à maintes reprises de prendre un pilote avec l'expérience de ces eaux traîtresses. Mais d'Estrées, fier et hautain, repoussa ces avis. Et, dans la soirée du 11 mai, la catastrophe se produisit. D'Estrées, par son obstination, avait engagé sa flotte sur les dangereux récifs de l'île d'Avés. Le lendemain, sept vaisseaux du roi, trois bâtiments de transport et trois corsaires gisaient éventrés sur les récifs; près de 500 hommes périrent noyés. Aidé par les flibustiers, d'Estrées réussit à sauver le reste de son escadre avant de relâcher au Petit-Goâve et de rentrer en France. Quant à Pouancey en quittant les lieux du naufrage, il confia au sieur de Grammont, l'un des meilleurs capitaines flibustiers du moment, la mission d'embarquer ceux des naufragés, qui faute de transport, avaient dû être laissés sur l'île d'Avés.

Vers la fin de la guerre

Encouragés par la présence d'Anglais parmi les flibustiers français, les Espagnols continuaient toujours à s'attaquer à tous les navires anglais croisant dans la mer des Antilles et le golfe du Mexique qu'ils pouvaient maîtriser. Leurs principales cibles étaient les bâtiments chargés de bois de campêche. Or, les bûcherons jamaïquains qui vivaient de la coupe de ce bois de teinture dans la baie de Campêche se joignaient volontiers aux flibustiers lorsque l'occasion s'en présentait. Ainsi en 1676 et 1677, plusieurs de ces aventuriers avaient renforcé les rangs de deux petites compagnies commandées par les capitaines Reaves et Hewett, qui pillèrent plusieurs bourgs et villages le long des côtes du Yucatán. D'autres flibustiers, à l'aller ou au retour de la baie de Campêche, se tenaient en garde dans les cayes au sud de la Floride où en mai 1677, deux capitaines prirent une petit bâtiment espagnol et pillèrent un village indien. Étant environ une soixantaine, ils poussèrent ensuite aux côtes occidentales de la Floride et, le mois suivant, mirent à sac le petit établissement espagnol de la rivière San Marcos de Apalache. Ces deux capitaines sont probablement les Anglais Edward Neville et George Spurre, qui en avril 1678 croisaient à la côte nord-est de Cuba, ayant ensemble une centaine d'hommes. De là, il se rendirent à la presqu'île de Triste, dans la baie de Campêche, où il recrutèrent environ 80 bûcherons. Avec un peu moins de 200 hommes, ils allèrent ensuite attaquer San Francisco de Campeche, dont ils se rendirent facilement maîtres au matin du 10 juillet. Après trois jours de pillage, ils en repartaient, le meilleur de leur butin étant constitué de 250 noirs, mulâtres et Indiens dont ils allèrent vendre la majeure partie à Triste. Enfin, le 28 octobre, Spurre entrait à Port Royal où il obtenait un pardon du gouverneur Carlisle. À cause de la nouvelle d'une guerre avec la France, plusieurs Jamaïquains, dont le fameux Coxon, abandonnèrent alors (du moins provisoirement) la course et bénéficièrent de la clémence intéressée de Carlisle.

À la fin de 1678, Saint-Domingue pouvait quand même encore compter sur des chefs anglais expérimentés comme Wright et Paine, en attendant que des capitaines tels que Coxon reviennent à la flibuste. Et Pouancey continuait à encourager les armements en flotte, quoiqu'avec des résultats peu convaincants. Ainsi, pour dédommager certains des flibustiers des pertes subies à île d'Avés, il avait envoyé 800 d'entre eux sous les ordres de l'un de ses lieutenant, le sieur de Franquesney, pour attaquer Santiago de Cuba, entreprise qui échoua. Encore une fois, les corsaires isolés étaient plus chanceux. Par exemple, le capitaine nantais Lemoign avait enlevé en août trois navires sur les Néerlandais qu'il alla se faire adjuger à la Martinique. Il en repartit aussitôt à destination des côtes de Cuba où il en fit trois autres tant sur les Espagnols que sur les Néerlandais. Mais la majorité de ses hommes, dont les deux tiers étaient originaires de la Nouvelle-Angleterre, lui faussèrent compagnie. Se rendant maîtres de leurs trois nouvelles prises, ils les menèrent à Boston où Lemoign les suivit en novembre et où il ne put obtenir justice des autorités locales pour ce vol.

Quant au capitaine Grammont que Pouancey avait laissé à l'île d'Avés, une fois sa mission de sauvetage accomplie, il s'était dirigé vers le lac de Maracaïbo avec sept bâtiments, portant 700 hommes et dont les chefs les plus connus étaient Le Gascon, Moulin, Lagarde, Archambaud et Tucker. Les établissements du grand lagon vénézuelien n'avaient vraiment pas de chance. Grammont enleva d'abord le fort de la Barre puis, le 14 juin 1678, il entrait à Maracaïbo. Pour la quatrième fois en douze ans, la petite ville lacustre était la proie des corsaires. Grammont investissait la place sans rencontrer d'opposition. Le 4 août, il mouillait, avec sa flotte, de l'autre côté du lac, devant San Antonio de Gibraltar, déserté par ses habitants. Le dernier jour de même mois, à la tête de 450 hommes, il s'emparait de la ville de Trujillo, à l'intérieur des terres, après en avoir repoussé les défenseurs. N'ayant pu obtenir rançon pour cette ville, il la brûla puis il revint à Gibraltar, infligea une sévère leçon à des Indiens alliés des Espagnols et ensuite il regagna Maracaïbo. Là, il demanda la rançon de la ville tandis qu'il renvoyait vers Gibraltar deux capitaines faire de même pour ce petit bourg. Ces derniers revinrent le 16 novembre après avoir brûlé Gibraltar et ravager toutes les plantations le long de la côte. À leur retour, Grammont reçut quelques centaines de tête de bétail pour la rançon de Maracaïbo, puis, après avoir détruit le fort de la Barre, il reprenait la route de Saint-Domingue le 10 décembre. Enfin, la veille de Noël 1678, Grammont vint jeter l'ancre au Petit-Goâve avec sa flotte augmentée de cinq prises espagnoles, y portant pour 250 000 pièces de huit en argent, marchandises et esclaves.

Alors que Grammont et ses capitaines mettaient à sac les établissements du lac de Maracaïbo, les principaux belligérants de la guerre de Hollande s'étaient réunis à Nimègue, aux Pays-Bas. Depuis août 1678 s'y déroulaient des pourparlers de paix qui aboutirent à une série de traités dont le dernier fut signé en février de l'année suivante. À Utrecht, autre ville néerlandaise et l'une des sept Provinces Unies des États Généraux des Pays-Bas, le premier ministre espagnol l'infant Juan d'Autriche avait dû, le 17 septembre 1678, se plier, au nom de son demi-frère le roi d'Espagne, aux rudes exigences de la France et accepter le dépeçage des Pays-Bas espagnols et la perte de la Franche-Comté. Comme toujours, cette paix franco-espagnole tarda à être appliquée dans les colonies américaines. L'Espagne déniait toujours à la France le droit de commercer directement avec ses colonies américaines, quoique cette dernière participât indirectement à la Carrera de Indias. D'ailleurs force était de constater que ce n'était pas tant les Espagnols qui profitaient des richesses de l'Amérique mais les autres puissances, notamment la France et l'Angleterre par le grand nombre de marchandises que celles-ci portaient à Cadix et Séville. Seule concession sur la question américaine, l'Espagne reconnaissait la souveraineté de la France sur la petite île de la Tortue, mais pas sur les côtes de la partie occidentales d'Hispaniola que les sujets de celle-ci occupaient pourtant depuis plus de trente ans. Mais, non obstant la paix avec l'Espagne et les Provinces Unies, les flibustiers continueront leurs déprédations dans la mer des Antilles et aux côtes de l'Amérique espagnole.

Copyright © Raynald Laprise, 2004.



sources manuscrites

  • ARCHIVES NATIONALES (France).
  • PUBLIC RECORD OFFICE (Grande-Bretagne).

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