Le Diable Volant

Réguliers corsaires... ou forbans (1679-1682)

Pour la colonie française de Saint-Domingue, la fin de la guerre de Hollande ne signifiait pas nécessairement celle de la course anti-espagnole. Officiellement, les flibustiers poursuivent leurs activités aux moins jusqu'en 1680, soit plus de deux ans après la fin du conflit. Par la suite, fort d'ordres spéciaux du ministre Colbert, le gouverneur de Saint-Domingue, le sieur de Pouancey, autorise leurs armements; à défaut il les dissimule à ses supérieurs tant à Versailles qu'à la Martinique, où le gouverneur général des Isles d'Amérique, le comte de Blénac, comprend mal comment le roi peu encore donner son aval à ces pirateries qui troublent le commerce avec les Espagnols. À la Jamaïque, entre-temps, l'âge d'or des flibustiers tire à sa fin. Sous le gouvernement du comte de Carlisle, puis celui de son subordonné Sir Henry Morgan, ils sont ici encouragés là pourchassés. Ainsi, avant même le retour de Sir Thomas Lynch comme gouverneur, lequel se montrera leur adversaire acharné, les flibustiers anglais exploreront de nouveaux terrains de chasse: les possessions espagnoles sur le littoral pacifique des Amériques. D'autres encore, aussi francs pirates que ceux-ci, se mettront à piller tout ce qui croise dans la mer des Antilles sans distinction de pavillon.

Le pillage des établissements espagnols du lac de Maracaïbo avait été la dernière entreprise des flibustiers à la fin de la guerre de Hollande. Au retour de cette expédition, vers Noël 1678, le sieur de Grammont, devenu le principal chef corsaire de Saint-Domingue, expédia au comte d'Estrées, le vice-amiral de France, une relation détaillée de toute l'affaire. D'Estrées, qui armait alors à Brest une nouvelle escadre pour patrouiller dans la mer des Antilles, avait été assez impressionné par la conduite du flibustier (vantée aussi par le gouverneur Pouancey) pour le proposer au fils du ministre Colbert, le marquis de Seigneley, comme officier dans la Marine royale. Mais Grammont n'avait que faire de tels honneurs, auxquels il ne fut d'ailleurs pas donné suite. Il informait aussi d'Estrées qu'il repartait en course vers les côtes de Cuba à destination desquelles il appareilla du Petit-Goâve à la fin d'avril 1679. Cette fois, il n'avait que deux ou trois bâtiments sous ses ordres et au plus 200 hommes. Il jeta d'abord son dévolu sur le bourg de Santa María de Puerto Principe, qu'il pilla. Puis il se rendit croiser devant La Havane, aux environs de laquelle il fit quelques descentes. Il s'y trouvait encore dans les derniers jours d'août au moment où d'Estrées lui-même mouillait dans la baie de Matanzas, à la côte nord de Cuba. Le gouverneur de l'île, Francisco Rodriguez de Ledesma, en profita pour se plaindre à l'amiral français des récentes agressions de Grammont. En même temps, d'Estrées fut informé d'une action faite par deux autres flibustiers de Saint-Domingue qui pourrait se révéler plus profitable que bien des prises en mer ou à terre.

Alors que Grammont croisaient aux côtes de Cuba, les capitaines français Blot et Bréha s'étaient joints devant La Havane. Ayant ensemble environ 120 hommes, ils gagnèrent les îles Bahamas, plus précisément les Mimbres, près du littoral oriental de la Floride. Là, vers le mois de juin, ils surprirent deux bâtiments espagnols affairés à repêcher l'argent et autres richesses du galion Nuestra Señora de las Maravillas qui y avait sombré une vingtaine d'années auparavant. Ces Espagnols, commandés par Martín de Melgar, en étaient à leur quatrième expédition en quatre ans sur cette épave. Au cours de l'affrontement avec les flibustiers, une trentaine d'Espagnols dont Melgar trouvèrent la mort. Blot et Bréha se rendirent maîtres des navires espagnols, puis, forçant les plongeurs indiens recrutés par le défunt Melgar en Floride à travailler pour eux, ils sortirent de l'épave 140 barres d'argent valant en tout 200 000 pièces de huit. Avec ce riche butin, ils rentrèrent au Petit-Goâve. La nouvelle de leur succès se répandit dans toutes les Antilles et attira les convoitises jusqu'en Nouvelle-Angleterre, car l'épave recelait encore des trésors: d'ailleurs dès l'année suivante Blot y retournera lui-même, avec la bénédiction de Pouancey.

De leur côté, les flibustiers anglais étaient tout aussi actifs que leurs collègues français. Croisant lui aussi aux côtes de Cuba, le capitaine Edmund Cooke capturait une barque chargée de cacao. En septembre 1679, John Coxon, Bartholomew Sharpe et quelques autres capitaines, depuis leur rendez-vous de l'île de Roatan, pillaient un navire et des entrepôts espagnols sur les côtes du golfe des Honduras, ce qui leur rapporta peu d'argent et d'or mais 500 sacs d'indigo et une grande quantité de cochenille. Ils conduisirent ces riches marchandises à la Jamaïque où transbordées sur de petits bâtiments marchands elles passèrent en toute légalité les douanes de Port Royal. C'était là le prix à payer au gouverneur Carlisle pour sa protection. En effet, les flibustiers anglais qui négligeaient d'utiliser ce subterfuge, et qui aussi débauchaient des engagés et volaient des vivres sur les plantations côtières sans l'autorisation des propriétaires de celles-ci se voyaient donner infailliblement la chasse comme hors-la-loi par les deux vaisseaux du roi d'Angleterre dont disposait alors Carlisle. Tel fut le lot des capitaines Cornelius Essex et Richard Sawkins qui furent capturés. Mais leur associé Peter Harris, commandant alors l'un des plus forts vaisseaux corsaires de la mer des Antilles qu'il avait pris sur les Néerlandais, trouva le moyen de semer ses poursuivants dans les cayes du sud de Cuba. Pourtant ni Essex ni Sawkins ne demeurèrent longtemps captifs.

Succès des flibustiers et représailles espagnoles

Libéré, le capitaine Essex joignit à Port Morant (côte est de la Jamaïque) quatre autres flibustiers, dont Coxon, sous les ordres duquel ils appareillèrent en janvier 1680 pour une nouvelle entreprise contre les Espagnols. Ils étaient munis de congés du gouverneur Carlisle pour aller couper du bois de teinture aux Honduras. Dans les faits, à la tête d'environ 150 hommes, ils allèrent attaquer Puerto Belo avec leurs vieilles commissions françaises délivrées par Pouancey. Renforcés par les capitaines français Jean Rose et Michel Andresson, ils en pillèrent les faubourgs en février. Ensuite ils se rendirent ensemble caréner leurs navires au Costa Rica, où se joignirent à eux Harris et Sawkins, qui s'était enfui de la prison peu sûre de Port Royal. Tous ces flibustiers retournèrent alors vers Puerto Belo et vinrent mouiller dans l'archipel des San Blas. En avril 1680, à l'île d'Or les équipages anglais résolurent d'attaquer quelque place de l'isthme de Panama avec l'aide des Kunas, les Indiens du Darien hostiles aux Espagnols, lesquels avaient assistés quelques mois plus tôt Andresson et sa compagnie dans une expédition manquée contre la ville panaméenne de Chepo. Andresson, dissuadé par cet échec résent, et tous les Français refusèrent d'accompagner les Anglais. Ceux-ci, conduits par Coxon, Harris, Sawkins, Cooke et Sharpe, au nombre de 330, et assistés par les Kunas, s'emparèrent d'abord de la cité minière de Santa María où ils ne firent pas grand butin. Atteignant ensuite, en canots par les rivières, l'océan Pacifique (ou la mer du Sud comme on l'appelait à l'époque), une partie d'entre eux remporta une sanglante victoire contre une demi-douzaine de vaisseaux espagnols dans le golfe de Panama. Cependant la discorde se mit dans leurs rangs, et Coxon, avec une soixantaine d'hommes, retourna dès juin 1680 dans la mer des Antilles par le Panama. La plupart des autres, sous les ordres de Sawkins puis de Sharpe, devait croiser le long des côtes sud-américaines, pillant quelques navires et villes, jusqu'à la fin de 1681 avant d'entreprendre le voyage de retour par le détroit de Magellan avec un butin respectable.

Quant à Grammont, après sa croisière cubaine, il avait croisé, d'ouest en est, le long des côtes de l'Amérique centrale. En mars 1680, il faisait une rapide escale à la Martinique, le temps d'y envoyer un mémoire sur les possessions espagnoles en Amérique adressé au comte d'Estrées qui en était à sa quatrième et dernière croisière aux Antilles. De là, il rentra brièvement à Saint-Domingue et, en mai, il revenait aux côtes du Venezuela où il avait donné rendez-vous à cinq autres capitaines dont les vétérans William Wright et Thomas Paine. En juillet suivant, avec moins de 200 hommes, dont seulement le quart se trouvèrent aptes à le suivre, Grammont s'emparait de La Guayra, le port de mer de Caracas. Il en demeura maître quelques jours seulement car l'arrivée de renforts sortis de Caracas le contraignirent à se rembarquer. Blessé à la gorge par une flèche lors de cette affaire, Grammont relâcha à l'île d'Avés puis rallia le Petit-Goâve où, le 14 août 1680, il perdit son vaisseau lors d'un ouragan qui dévasta la rade. Quelques jours après le retour de Grammont, le vice-amiral d'Estrées vint aussi mouiller au Petit-Goâve. À son bord, il portait le capitaine Champagne, prisonnier des Espagnols depuis douze ans, dont l'amiral venait d'obtenir la libération après s'être livré à une belle démonstration de force devant le grand port de Cartagena où le flibustier était détenu.

Les Espagnols n'étaient pourtant pas toujours aussi faibles et conciliants que leurs pertes aux mains des flibustiers pouvaient le laisser croire. Depuis longtemps, les bûcherons jamaïquains qui vivaient de la coupe du bois de teinture dans la baie de Campêche menaçaient la tranquillité des Espagnols du Yucatán. Deux ans auparavant, leur participation à la prise de San Francisco de Campêche avait montré l'urgence d'une intervention armée contre ces aventuriers anglais. Elle vint de la ville de Campêche même, d'où sortirent quelques corsaires qui, en mai 1680, firent descente à l'île de Triste, dans la lagune de Términos, principal rendez-vous des bûcherons. Ces Espagnols, sous le commandement de Felipe de La Barrera y Villegas, y firent prisonniers environ 200 Anglais et Français, tant marins, flibustiers que bûcherons, qu'ils déportèrent à Campêche, Vera Cruz et Mexico où ils furent mis aux travaux forcés.

En dépit de la fin des hostilités avec l'Angleterre et plus récemment avec la France, les Espagnols, notamment à Campêche et à Santiago de Cuba, armaient des corsaires, une version espagnole du flibustier français et du «privateer» anglais, qui servaient d'appui à l'Armada de Barlovento, qui assurait la garde des côtes espagnols et la protection des convois. Ils montaient de longs bâtiments à rames à l'exemple des Indiens Caraïbes qu'ils gréaient de mâts et de voile, d'où le nom de pirogues que leur donnèrent les Français et les Anglais. Leur présence et leurs attaques, particulièrement aux côtes de Saint-Domingue, cautionnèrent les activités des flibustiers français, en dépit de l'interdiction royale (cette même année 1680) de continuer la course contre les Espagnols.

Pas d'autre choix que la flibuste

À l'annonce de la paix de Nimègue, plusieurs Français avaient abandonné la course pour devenir planteurs à Saint-Domingue. Les plus riches se lançaient maintenant dans l'exploitation de l'indigo et du sucre, cultures qui exigeaient une main-d'oeuvre surtout noire et donc un investissement important. Les inégalités économiques faisaient leur apparition à la côte Saint-Domingue: la société se divisait entre une petite classe de riches planteurs et une majorité de pauvres réduits à cultiver le tabac qui trouvait désormais un déboucher difficile en métropole. En fait, le monopole du tabac, encore le seul produit d'exportation de Saint-Domingue grâce auquel un homme pouvait espérer faire quelque profit, avait été affermé en 1674 par un groupe de particuliers dirigés par Jean Oudiette. Or, celui-ci avait non seulement obligé les habitants de Saint-Domingue à lui vendre à très bas prix leur tabac, mais il l'avait revendu si cher en métropole que sa consommation y avait diminué de moitié.

En mars 1680, le bruit avait couru au Cap Français, établissement de la côte nord de Saint-Domingue, que la Compagnie du Sénégal, déjà chargée d'approvisionner en esclaves toutes les Antilles françaises, avait succédé au groupe Oudiette. Usant d'une grande diplomatie, le gouverneur Pouancey parvint à rétablir l'ordre. De toute façon, un an plus tard, la Compagnie du Sénégal, qui n'avait pu s'acquitter de son premier mandat, déclarait faillite. Mais le mal était fait. En mai 1681, dans une pétition adressée au ministre Colbert, les habitants aisés s'inquiétaient pourtant de voir les plus pauvres de leurs camarades être obligés de prendre parti avec les flibustiers pour survivre à la chute des cours du tabac.

Dans les faits, cependant, Louis XIV, son ministre Colbert et le fils de celui-ci le marquis de Seigneley tolérèrent les armements des flibustiers de Saint-Domingue. D'ailleurs les Espagnols, même s'ils avaient reconnu la souveraineté de la France sur la petite île de la Tortue, la lui refusait toujours sur la partie occidentale de l'île Hispaniola; ce que les négociations entre Pouancey et son homologue espagnol Francisco de Segura Sandoval, à l'été 1680, avaient une fois de plus démontrer. Cette politique ne manqua pourtant pas d'étonner le gouverneur général des Antilles françaises et supérieur hiérarchique du gouverneur de Saint-Domingue, le comte de Blénac, et beaucoup d'autres personnages intéressés dans le commerce avec l'Espagne, plus particulièrement le marquis de Maintenon. En effet, celui-ci, en plus de sa nomination comme gouverneur de l'île Marie-Galante à l'issu de la guerre de Hollande, venait d'obtenir le monopole du commerce français avec les colonies espagnoles en Amérique. À cette fin, il avait reçu le commandement d'une frégate du roi. Quoique commerciale, la mission de Maintenon en était aussi une militaire: il avait ordre de dresser les plans hydrographiques des ports espagnols qu'il visiterait etÉ de faire appliquer l'interdiction royale frappant les armements en guerre des flibustiers de Saint-Domingue.

En février 1681, le gouverneur Pouancey avait délivré des commissions à plusieurs capitaines, justifiées par les attaques de Francisco Galan et autres corsaires espagnols contre des marchands et des pêcheurs français dans les cayes du Sud de Cuba l'année précédente. Ainsi les Bréha, Duchesne et quelques autres, avec une centaine d'hommes, gagnèrent les côtes cubaines. Selon ce qu'ils avaient concertés au Petit-Goâve avec leur collègue Blot en septembre précédent, ils devaient tous se joindre aux cayes de la Floride au printemps suivant pour aller attaquer San Agustin, la capitale de cette province espagnole. En effet, lors de sa seconde expédition (1680) sur l'épave de la Maravillas, Blot avait noué d'utiles relations avec les Anglais des îles New Providence et Eleuthera, dans les Bahamas, dont les compatriotes de la Caroline se proposèrent eux aussi pour participer à l'entreprise de Floride. D'ailleurs, les équipages de quatre petits bâtiments, soit environ 160 hommes, ayant pour chef Blot travaillaient alors sur l'épave.

Des chasseurs de flibustiers

À la Jamaïque, les autorités n'avaient pas du tout apprécié le passage à la mer du Sud de plusieurs des flibustiers relevant de cette colonie. En quittant l'île pour l'Angleterre, le gouverneur Carlisle les avaient tous déclarés hors-la-loi, faisant même donné la chasse à Coxon qui se présenta aux côtes de la Jamaïque. Morgan, lieutenant-gouverneur dans l'île depuis cinq ans, assura alors l'intérim du gouvernement de la colonie. Officiellement, il lutta contre les flibustiers, mais avec peut-être moins d'opiniâtreté que certains, lui le premier, ont voulu le faire croire. Néanmoins il envoya, en février 1681, plusieurs dizaines de soldats contre deux flibustiers néerlandais mouillant alors à Bull's Bay où ceux-ci étaient venus liquider en fraude une prise espagnole avec les habitants du lieu. Le principal des deux flibustiers étaient Jacob Evertsen, porteur d'une commission du gouverneur Pouancey et naguère associé du capitaine Wright. Son brigantin et la plupart de ses hommes furent capturés par les Jamaïquains, mais lui-même parvint à fuir à bord de la barque longue de son associé et compatriote surnommé Yankey. Ce succès enhardit Morgan à envoyer, quelques mois plus tard (en juillet), un vaisseau du roi contre un autre néerlandais et fameux marin, Laurens De Graff, montant un grand navire de 30 canons, mais la proie se montra trop habile et sema son poursuivant dans les cayes du sud de Cuba.

Quant à Yankey, qui n'avait aucune commission, il se rendit à la côte sud de Saint-Domingue où se joignant à un flibustier anglais, il gagna l'archipel de San Blas, à la côte de Panama, où l'autre partie de la flotte corsaire française se trouvait. Cette escadre, réunie au complet en juin 1681, comptait une dizaine de bâtiments, portant à peine 500 hommes, dont les principaux chefs étaient Wright, Coxon, Rose, Jean Tristan et Archambaud. Leur dessein était d'attaquer la ville de Carthago, à l'intérieur des terres, au Costa Rica. Mais ces flibustiers furent séparés par le mauvais temps en gagnant leur rendez-vous de l'île San Andrés, de sorte que seulement quelques uns seulement firent effectivement descente au Costa Rica, se contentant de piller quelques plantations sur le littoral, à Matina.

À la mi-août, croisant devant La Havane, le capitaine Bréha fut encore moins chanceux que ces flibustiers. Il tomba sur la marquis de Maintenon, l'ancien corsaire devenu chasseur de flibustiers, lequel confisqua sa commission. Mais à cause de celle-ci, le marquis se contenta de donner une barque à l'équipage de Bréha pour que celui-ci se retire au Petit-Goâve et relâcha le capitaine et sa petite frégate. Et après avoir montré ceux-ci aux Espagnols dans le port de La Havane, il les relâcha dans le canal de la Floride avec ordre à Bréha de rentrer à Saint-Domingue. Le marquis lui-même passa à la Martinique, et vers la fin de l'année entreprit une nouvelle croisière, cette fois vers Venezuela. Dès janvier 1682, il y arrêtait un autre capitaine de Saint-Domingue surnommé Cachemarée, qui vit aussi sa commission confisquée et reçut de même l'ordre de regagner le Petit-Goâve. Mais il ne se montra pas aussi sévère envers tous. En avril suivant, à l'île de Roques, Maintenon rencontra Wright (qui avait autrefois servi sous ses ordres) et Yankey, lesquels il n'inquiéta nullement; bien au contraire car ils avaient quelque chose à vendre. En effet, Maintenon leur acheta une partie du sucre d'un excellent voilier espagnol que le second de ces capitaines montait depuis quelques mois.

Après cette rencontre, Wright et Yankey rompirent leur association qui durait depuis presqu'un an, période au cours de laquelle ils avaient croiser aux côtes du Panama, de Carthagène et de Caracas. La majorité des hommes du premier capitaine résolurent alors de gagner la colonie anglaise de Virginie. Quant à Yankey, désireux de légaliser sa situation - car il n'avait toujours pas de commission, d'où son association avec Wright qui en avait une -, il se rendit à l'île à Vache. De là, en juillet, il parvint à obtenir une commission de Pouancey puis il repartait aux côtes de Carthagène où il fera une autre prise sur les Espagnols. Ce même mois, De Graff, autre capitaine néerlandais qui n'avait pas de commission et qui avait rejoint en début d'années quelques flibustiers français en garde parmi les cayes au sud de la Floride, se rendait maître d'un vaisseau espagnol richement chargé, prise qu'il mena aussi à l'île à Vache. Lui aussi, il obtint de Pouancey une commission en bonne et due forme en échange du dixième de son butin, comme le voulait la coutume.

Dans les colonies anglaises

Dans sa correspondance officielle, Pouancey dissimula la venue de Yankey et De Graff à Saint-Domingue. Il alla jusqu'à écrire au marquis de Seigneley que, depuis son retour en début d'année, aucun flibustier n'était revenu dans la colonie! Par contre, il constatait un fait avéré: plusieurs capitaines s'étaient retirés dans des colonies étrangères depuis quelques mois. D'abord, il s'agissait d'Anglais tels que Wright et un nommé John Williams qui gagnèrent la Virginie. De plus, le même Wright, Evertsen et Yankey avaient tenté de liquider leurs prises en fraude chez les Néerlandais à Curaçao. Des Français tels que Blot, Bréha et Duchesne s'étaient rendu dans les colonies anglaises des Bahamas et de la Caroline, plus proche de leurs terrains de chasse, les eaux floridiennes et cubaines, que Saint-Domingue. Il y avait plus inquiétant: à cause de la présence de l'épave de la Maravillas, le gouverneur des Bahamas, Robert Clarke, délivrait même des commissions par représailles pour prendre sur les Espagnols, dont bénéficia Coxon lassé de servir les Français. La colonie danoise de l'île de Saint-Thomas servait aussi de refuge. Là-bas, en février 1682, s'était retirés une dizaine d'hommes ayant appartenu à la compagnie du capitaine Sharpe lequel venait d'arriver de la mer du Sud par le détroit de Magellan et s'était embarqué pour l'Angleterre. Cinq de ces anciens compagnons de Sharpe rallièrent, en avril, la Jamaïque, où Morgan les fit juger pour piraterie. Mais le règne de l'ancien amiral flibustier à la tête de la colonie achevait.

Dès mai 1682 arrivait d'Angleterre, avec cette fois le titre de gouverneur général, Sir Thomas Lynch. Morgan dut alors résigner ses fonctions de lieutenant-gouverneur, et sera bientôt la cible des attaques de son successeur qui en viendra finalement à bout. Sous la nouvelle administration, la Jamaïque développera considérablement son commerce, surtout la traite des noirs avec les Espagnols au détriment des planteurs et des anciens flibustiers jamaïquains. Lynch et d'autres étaient en effet les membres les plus en vu d'un groupe de marchands jamaïquains et londoniens, qui, avec la Royal African Company, entretenaient de grands espoirs de profits dans la traite négrière, qui devait procurer l'or et l'argent espagnol à moins de frais que par l'intermédiaire des entreprises des flibustiers. En cela, ils s'opposaient à ces derniers, de même qu'aux planteurs, conduits par des hommes comme Morgan et Byndloss, que la Royal African Company négligea d'approvisionner en esclaves, préférant de loin le lucratif marché espagnol. D'ailleurs en 1682, le roi d'Espagne autorisa ses gouverneurs à La Havane, Puerto Belo et Cartagena à envoyer des navires à la Jamaïque pour y acheter des esclaves. Le principal pourvoyeur pour les colonies espagnoles en était alors les Néerlandais de l'île de Curaçao. L'Asiento, cette licence délivrée par la couronne espagnole accordant le monopole de la traite négrière avec ses colonies, était certes en possession de deux marchands génois fixés à Séville. Mais ces derniers étaient financés par les frères Cooymans, prospères négociants hollandais, qui, devaient, trois ans plus tard, obtenir l'Asiento pour eux-mêmes. Les agents de l'Asiento menaient leurs affaires avec les Anglais de la Jamaïque de deux manières. Parfois, ils envoyaient de l'argent à Port Royal et achetaient les esclaves directement aux marchands locaux. Plus souvent, ils promettaient de payer les noirs sur réception dans un port espagnol. Cette seconde méthode permettait aux marchands anglais de vendre leurs esclaves 25% plus chers qu'ils ne l'auraient fait à la Jamaïque. La différence de prix s'expliquait par les risques de non paiement par les commis de l'Asiento et aussi ceux encourus en mer par les armateurs jamaïquains. En effet, plusieurs flibustiers de Saint-Domingue sautèrent sur l'occasion pour s'en prendre aux bâtiments marchands sortant tant de la Jamaïque que de Curaçao à destination des colonies espagnoles. Considérant que ce que transportaient ces Anglais et ces Néerlandais, que ce fût esclaves à l'aller ou argent au retour, appartenait en fait aux Espagnols, ils ne s'en privèrent pas. À la fin de l'année 1682, le gouverneur Lynch s'inquiétait du grand nombre d'attaques de flibustiers contre les bâtiments de commerce qui faisaient la navette entre la Jamaïque et les colonies espagnoles.

Lynch avait pourtant regagné à la Jamaïque (pour peu de temps il est vrai) les flibustiers Coxon et Paine: il espérait aussi s'attacher les services de quelques autres encore, notamment de Yankey et De Graff, dont les Français de Saint-Domingue lui disputait les services. Avec les autres, il employa la manière forte. En décembre 1682, il confia à Coxon, Paine et trois autres capitaines la mission de donner la chasse aux pirates, surtout à ceux montant la Trompeuse. Cette dernière, un vaisseau du roi de France affrété par des marchands français, avait été détournée à Cayenne par son capitaine, un protestant. Sous prétexte de persécutions commises en France contre ses coreligionnaires par les catholiques, ce huguenot avait demandé asile à la Jamaïque, ce que lui avaient accordé Morgan et le Conseil de la colonie en janvier 1682. La Trompeuse fut ensuite réarmée par deux marchands jamaïquains pour charger du bois de teinture aux Honduras avant de gagner Hambourg où le vaisseau devait être remis au représentant de la France. Mais, une fois aux Honduras, la Trompeuse fut capturée par une barque commandée par Grenezé, un flibustier anglo-normand servant les Français de Saint-Domingue. Depuis, celui-ci était devenu l'homme à abattre.

La Trompeuse manquant de vivres et ayant besoin d'être carénée, Grenezé alla à la côte sud de Saint-Domingue, espérant gagner l'île à Vache, dont le commandant, le sieur de Beauregard, et les habitants, étaient notoirement connus pour donner asile à ses semblables. Entre-temps, au Petit-Goâve même, une nouvelle expédition se préparait. Cette fois, elle était commandée par De Graff, montant sa dernière prise espagnole et ayant donné l'autre à son compatriote Andresson. En tout, les deux chefs néerlandais avaient quelque 300 hommes sous leurs ordres à bord de leurs deux vaisseaux et dans une barque longue. D'autres devaient se joindre à eux, notamment Tristan qui vit toutefois son bâtment volé par quelques Anglais qu'il avait embarqués à l'île à Vache. En novembre 1682, De Graff et Andresson appareillèrent à destination de l'île de Roatan, dans le golfe des Honduras, lieu de leur rendez-vous. Un autre aventurier, lui aussi d'origine néerlandaise, allait bientôt les y rejoindre: dans les premiers jours de 1683, quelques semaines après le départ de la flottille de De Graff, un autre marin néerlandais, nommé Van Hoorn, se présentera au Petit-Goâve, où Pouancey l'autorisera à embarquer 300 hommes, avec comme lieutenant Grammont, inactif comme chef flibustier depuis plus de deux ans. Ensemble ces capitaines et quelques autres réaliseront la plus impressionnante entreprise jamais exécutée par les flibustiers de Saint-Domingue, laquelle se verra cautionnée par une nouvelle guerre en Europe.

Copyright © Raynald Laprise, 2003.


sources manuscrites

  • ARCHIVO GENERAL DE INDIAS (Espagne).
  • ARCHIVES NATIONALES (France).
  • PUBLIC RECORD OFFICE (Grande-Bretagne).

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