Le Diable Volant

Un coup de désespoir (1685-1688)

En 1684, les flibustiers de Saint-Domingue étaient au sommet de leur puissance, en termes d'effectifs tant humains que matériels. Dès l'année suivante, arrive cependant de France l'ordre de cesser toute hostilité contre les Espagnols en Amérique. Mais, déjà, une partie des flibustiers de la colonie ont suivi l'exemple de leurs camarades anglais et sont allés pirater dans la mer du Sud (l'océan Pacifique), loin de regards des autorités coloniales françaises. Quant à ceux qui restent, le gouverneur de Saint-Domingue essaiera tant bien que mal de dissimuler leurs activités au roi de France et à son ministre et, à la fin, il devra se résoudre à sévir contre eux.

La croisière du sieur de Grammont, à la tête de plusieurs centaines de flibustiers de Saint-Domingue, dans la seconde moitié de 1684, s'était soldée par un échec. Quelques semaines avant le retour d'une partie de cette flotte, dans les derniers jours de l'année, le gouverneur Cussy avait envoyé le capitaine Laurens De Graff vers le Venezuela où Grammont avait précédemment donné rendez-vous à tous les flibustiers de la colonie sans jamais s'y rendre lui-même. En janvier 1685, De Graff, montant alors une petite prise espagnole nommé La Cascarille, y retrouva son navire Le Neptune, accompagnés de quelques autres bâtiments, dont les équipages avaient attendu en vain Grammont pendant plusieurs semaines. Il apprit qu'environ 200 hommes, dans deux petits navires, commandés par Cachemarée et Lescuyer, étaient partis pour l'isthme de Panama à dessein de passer à la mer du Sud. Se rembarquant dans le Neptune, De Graff croisa pendant environ un mois à la côte de Caracas puis à celle de Carthagène où le tiers de ses hommes l'abandonnèrent pour continuer la course à leur propre compte à bord de la Cascarille. Ces hommes suivirent ensuite les capitaines Michel Andresson et Jean Rose vers le Panama. Là, à la fin du mois de février, à l'île d'Or, la moitié de l'équipage d'Andresson résolut de suivre Rose et sa compagnie, ainsi que les anciens hommes de De Graff : ils passèrent tous ensemble, eux aussi, à la mer du Sud, où bientôt dans le golfe de Panama, se réunirent un millier de flibustiers.

Vers le même temps, étaient arrivés dans le golfe de Panama, aux côtes pacifiques de l'Amérique centrale, quelques centaines de flibustiers anglais dans l'espoir de s'emparer de la flotte de Pérou. Leurs deux principaux navires, commandés par les capitaines Edward Davis et Charles Swan, étaient entrés l'année précédente dans le Pacifique par le détroit de Magellan, les autres étant des prises espagnoles que ces aventuriers avaient faites depuis leur arrivée dans cette mer. À ces hommes, s'était déjà joint une centaine de flibustiers jamaïquains sous les ordres du capitaine Peter Harris. À l'exemple de cette bande, trois autres passèrent à la mer du Sud par l'isthme de Panama, avec la complicité des Kunas, les Indiens du Darien. Ce fut d'abord une centaine d'Anglais commandés par un capitaine nommé Francis Townley. Ce premier groupe fut suivi par deux autres commandés par des chefs français tel que mentionné précédemment : environ 200 sous la conduite des capitaines Cachemarée et Lescuyer, puis quelque 250 autres sous celle des capitaines Rose, Le Picard et Desmarais.

À la fin d'avril 1685, parmi de petites îles dans le golfe de Panama, ces dernières bandes de flibustiers joignirent le gros des forces des flibustiers en mer du Sud, sous le commandement général de Davis et Swan. Le troisième chef était Cachemarée, auquel les deux premiers avait donné une prise espagnole qui put accueillir à son bord la majorité des flibustiers français. Faute de place sur ce bâtiment, les autres Français furent dispersés parmi les équipages anglais. La flotte des flibustiers, comptant alors une dizaine de bâtiments, dont deux seulement avaient de l'artillerie, fit route vers les îles Pericos, devant le port de Panama. Leur objectif était l'argent que les Espagnols avaient porté du Pérou jusqu'à Panama où il transitait avant d'être embarqué par les Galions à Puerto Belo. Mais le trésor péruvien fut débarqué à leur insu. Et lorsque les flibustiers se mesurèrent, au début de juin, à la flotte de Lima, celle-ci n'avait rien dans ses cales. D'ailleurs la bataille navale qui s'en suivit faillit tourner au désavantage des flibustiers qui durent abandonner la partie. Ils quittèrent le golfe de Panama puis ils allèrent relâcher, vers l'ouest, à l'île San Juan de Coiba.

La seconde flotte du sieur de Grammont

La nouvelle du passage d'une partie des flibustiers des Antilles à la mer du Sud fut connue dès le mois d'avril tant à la Jamaïque qu'à Saint-Domingue. Auparavant, le gouverneur de la seconde de ces colonies, le sieur de Cussy, avait autorisé Grammont à retourner en course, compte tenu du l'échec de la précédente expédition de celui-ci, mais aussi pour ramener les autres flibustiers à Saint-Domingue. Dès les premiers jours de février, après une relâche d'à peine un mois, Grammont appareillait donc du Petit-Goâve avec son vaisseau Le Hardi et ceux commandés par les capitaines Yankey et Tocard à destination de l'île à Vache, rendez-vous habituel des flibustiers à la côte sud de Saint-Domingue.

Quelques semaines passèrent, et étant sans nouvelle du général flibustier, Cussy s'embarqua avec le capitaine Bréha, qui avait accompagné Grammont lors de son précédent voyage, et se rendit lui-même à l'île à Vache. Au début d'avril, il y retrouva Grammont et plusieurs autres capitaines qui l'avaient rejoint. Parmi ceux-ci, le capitaine jamaïquain Joseph Bannister, qui commandait le plus gros bâtiment de cette flotte mais auquel Cussy avait pourtant refusé une commission l'année précédente. Plus important, il y avait là De Graff qui confirma ce que Cussy savait probablement déjà : plusieurs flibustiers français, dont certains des propres hommes du capitaine hollandais, étaient passés à la mer du Sud, par le Panama, à l'exemple des Anglais. L'affaire était grave : les conséquences de cet exode pouvait être funestes pour la colonie. Si cette expédition de la mer du Sud réussissait, la tentation serait forte pour plusieurs autres d'y aller aussi, et Saint-Domingue serait à nouveau sans défense. En cas d'échec, tous les habitants et marchands qui avaient participé à leurs armements et dont certains commençaient à se plaindre des récents insuccès de Grammont, en feraient inévitablement les frais.

Aussitôt Cussy ordonna à Grammont de se rendre avec sa flotte en toute urgence aux côtes de Panama, à dessein de rallier à lui tous les autres flibustiers qu'il y trouverait. En contrepartie, il lui permettait de tenter une ultime entreprise d'envergure contre une grande place espagnole, soit Veracruz soit Cartagena. Même s'il n'avait pas encore reçu les ordres officiels pour faire interdire les courses contre les Espagnols, le gouverneur n'était pas sans savoir qu'en Europe la France avait fait la paix avec l'Espagne et surtout que le secrétaire d'État responsable des colonies, le marquis de Seigneley, se montrait résolument hostile aux armements de ces pirates. D'ailleurs, les commissions en guerre de l'amiral de France que le gouverneur général des Antilles françaises avaient fait parvenir à Cussy en septembre précédent étaient toutes échues depuis le 18 mars. S'appuyant sur les récentes agressions commises par des corsaires espagnols, le gouverneur avaient pourtant délivrés à Grammont et ses capitaines des commissions par droit de représailles, valables elles aussi pour six mois, initiative qu'il passera pourtant sous silence à Seigneley dans sa correspondance officielle.

En route pour l'archipel de San Blas, à la côte de Panama, Grammont laissa Bréha et deux autres capitaines à la côte de Carthagène pour y enlever quelques pirogues espagnoles chargées de vivres. En se rendant avec le gros de flotte à son rendez-vous de l'île des Pins, l'une des San Blas, Grammont tomba sur le HMS Ruby, garde-côtes de la Jamaïque revenant de l'habituelle mission diplomatique chez les Espagnols à Cartagena. Le capitaine du Ruby, David Mitchell, avait ordre du gouverneur par intérim de la Jamaïque, le colonel Molesworth, de prendre tous les flibustiers anglais qu'il trouverait dans ces parages. En effet, le rassemblement de plusieurs bâtiments flibustiers dans les San Blas au cours des derniers mois inquiétait, non seulement les Espagnols mais aussi les Anglais. Apercevant le navire de Bannister parmi la flotte française, Mitchell demanda la permission de s'en saisir ainsi que de son capitaine, qui, alors en attente d'un second procès pour piraterie, s'était enfui de la Jamaïque justement à dessein de se joindre aux flibustiers français. Ceux-ci lui répondirent que Bannister avait vendu son navire à l'un des leurs nommé Duchesne qui produisit à cet effet un acte de vente en bonne et due forme. Devant le nombre, l'officier de la Royal Navy jugea préférable de ne pas insister et il rentra la Jamaïque. Après son départ survint un incident beaucoup plus grave.

Arrivé à son rendez-vous de l'île des Pins, Grammont envoya à l'île d'Or (une autre des San Blas et point de départ des expédition en mer du Sud) un petit bâtiment qui revint avec quelques chefs des Indiens Kunas et la nouvelle que plusieurs flibustiers étaient effectivement passés à la mer du Sud six semaines auparavant; on pouvait même voir leurs bâtiments brûlés aux environs de l'île. Sur ce, un capitaine français nommé Tristan complota avec deux chefs anglais qui avaient comptés parmi les premiers à tenter, cinq ans plus tôt, l'aventure de la mer du Sud : Bartholomew Sharpe et John Markham. Les trois rebelles avaient déjà gagné à eux plusieurs des hommes de la flotte pour traverser l'isthme de Panama. Utilisant la manière forte pour les ramener à l'ordre, Grammont se saisit des chefs kunas qui étaient à son bord et menaça de les tuer si quiconque s'avisait de passer à la mer du Sud. Même si le général flibustier n'eut pas à mettre sa menace à exécution, celle-ci porta fruit : les flibustiers rebelles savaient bien que les Indiens ne leur pardonnerait jamais un traitement si peu amical. Peu après, une demie douzaine de flibustiers revenant de la mer du Sud répandirent la fausse rumeur que la plupart de leurs camarades avaient péri dans le golfe de Panama lors du naufrage de leur plus grand vaisseau, ce qui acheva de dissuader tout le monde d'y aller.

Sa flotte réunie au grand complet avec le retour de Bréha et d'autres chassés de la côte de Carthagène par trois vaisseaux espagnols, Grammont tint conseil avec ses capitaines pour déterminer quel serait leur objectif. Lui-même voulait tenter une seconde fois la chance contre Veracruz. Cependant, les capitaines De Graff et Bréha s'y opposèrent, ayant pour eux la majorité des équipages. Comme solution de rechange, il fut convenu d'attaquer San Francisco de Campeche pour y obtenir des vivres, dont manquait la flotte, et ensuite tenter de s'attaquer à une proie plus riche. Cela donnerait aussi probablement l'occasion de retrouver les capitaines Andresson et Lesage, montant chacun un bon navire, avec environ 400 hommes.

En fait, la flotte de Grammont ne rencontra en mer que des galions espagnols, ce qui précipita son départ pour le golfe des Honduras. De là, les flibustiers passèrent au Cap Catoche d'où Grammont envoya deux capitaines voir s'il ne trouverait pas Andresson ou Lesage. Mais les deux éclaireurs revinrent seulement avec le capitaine Sharpe, lequel avait précédemment faussé compagnie aux Français. Enfin, à la tête d'une douzaine de bâtiments portant 1300 hommes, Grammont se présenta devant Campêche dans les premiers jours de juillet 1685. Il se rendit maître assez facilement du port puis de la ville, mais les flibustiers n'y trouvèrent presque rien en or ou en argent. En effet, les habitants de Campêche avaient été prévenus quelques jours plus tôt de l'arrivée imminente des «pirates» par l'amiral Gaspar de Palacios qui était tombé sur la flotte de Grammont alors que celle-ci se réunissait au cap Catoche.

Grammont et ses capitaines ne demeurèrent pas moins en possession de Campêche pendant deux mois, occupant leur temps à piller les fermes et les plantations environnantes. Une partie des flibustiers marcha même en direction de Mérida, la capitale de la province du Yucatán, mais ils durent rebrousser chemin après avoir perdu trente des leurs dans une embuscade. Cette descente se révéla une entreprise peu rentable. Maïs, esclaves noirs et Indiens tributaires des Espagnols, voilà principalement ce que les flibustiers ramenèrent à leurs bords. Par dépit, parce que le gouverneur de Mérida avait refusé de rendre quelques flibustiers qu'il avait capturés, Grammont fit exécuter une demie douzaine d'Espagnols puis il laissa ses hommes mettre le feu à la ville.

Près du port de Campêche, les flibustiers s'emparèrent aussi de quelques petites frégates abandonnées par les Espagnols à leur approche. De Graff contesta la propriété de la meilleure de ces prises à Grammont. Leurs équipages tranchèrent leur différend en proposant que le bâtiment en question fût remis au gouverneur Cussy. Cela n'atténua pas pour autant l'inimitié entre les deux chefs flibustiers et réduisit à néant les chances d'une nouvelle entreprise d'envergure pour les flibustiers de Saint-Domingue dans la mer des Antilles.

Suite des aventures des flibustiers en mer du Sud

Entre-temps, dans le golfe de Panama, l'échec des flibustiers commandés par Davis, Swan et Cachemarée contre la flotte de Lima avait soulevé les mécontentements dans leurs rangs et réveilla la vieille rivalité franco-anglaise. William Dampier, qui raconta plus tard dans son livre ce voyage, fait porter la responsabilité de l'échec aux Français de l'équipage de Cachemarée qui auraient eu peur d'affronter les Espagnols. Probablement plus proche de la vérité, Ravenau de Lussan, un autre témoin, soutient que les vents contraires qui empêchèrent l'échange de communication entre les équipages en fut la véritable cause. Quoiqu'il en fût, une fois les flibustiers tous réunis à l'île San Juan de Coiba, le capitaine Townley voulut enlever à Cachemarée le vaisseau que lui avait donné Davis sous prétexte que le sien ne tenait plus la mer. Sur ce, tous les Français, un peu plus de 300, se séparèrent des Anglais. Ces derniers furent alors rejoints par le capitaine Knight et sa compagnie, qui étaient passés à la mer du Sud, par l'Amérique centrale, près de neuf mois auparavant. Toutefois, dès août suivant, après les prises de León et de Realejo (Nicaragua), les Anglais eux-mêmes se séparaient : Davis et Knight prenaient la route des îles Galápagos tandis que Swan et Townley demeuraient ensemble avant de rompre leur association à leur tour en janvier 1686 au moment où Swan entreprenait la traversée du Pacifique, aventure qui allait se terminer quelques années plus tard par son assassinat aux Philippines puis par l'échouage de son navire, le Cygnet, à Madagascar.

Quant aux Français, commandés par Cachemarée et Picard, après avoir évité les garde-côtes espagnols venus à leur repaire de Coiba et après s'être construit de nouveaux bâtiments, ils allèrent mettre à sac, en janvier 1686, une petite ville du Costa Rica ainsi que quelques autres places d'importance secondaires. En avril suivant, à leur retour à Coiba, ils furent rejoints par Townley, qui fut contraint de s'associer avec eux. Anglais et Français firent ensuite descente à Granada qu'ils pillèrent sans faire grand butin, manquant de peu toutes les richesses de la ville que les habitants avaient eu le temps d'enterrer. Et, en juin, en revenant de cette expédition, les Français se séparaient aussi : Cachemarée, à la tête de 150 d'entre eux, entreprenait une croisière, en direction du nord-ouest, le long des côtes mexicaines tandis que Picard, avec l'autre moitié, suivait Townley dans le golfe de Panama où le capitaine anglais fut tué en septembre lors d'un combat naval contre les Espagnols.

Neuf mois plus tard, en avril 1687, ces deux compagnies se retrouvaient cependant devant Guayaquil dont ils s'emparèrent, sous les ordres de Cachemarée, Picard et George Dew, le successeur de Townley. Ce fut là le dernier exploit de Cachemarée, de son vrai nom François Grogniet, qui mourut des suites de l'infection d'une blessure reçue lors de l'assaut de la petite cité portuaire. Les survivants se retirèrent ensuite à l'île de la Puna pour s'y divertir et attendre la rançon de la ville. Dans l'intervalle apparut Davis, montant toujours le Batchelor's Delight. Ensemble les flibustiers durent livrer combat, à la fin de mai, dans le golfe de Guayaquil, à deux navires de guerre espagnols. L'engagement se limita à quelques échanges de coups de canons et se termina par le départ des flibustiers vers le nord.

Après la prise de Guayaquil, Davis mit le cap au Sud sur l'île de Juan-Fernández en attendant le détroit de Magellan, par lequel il devait revenir aux Antilles puis (début 1689) terminer son périple en Virginie. Quant aux autres, au nombre de 480, sous le commandement de Picard et Dew, il se rendirent dans le golfe de Fonseca (Honduras) et mouillèrent à l'île d'Amapala, résolus à retourner aux Antilles par voie de terre. Au début de janvier 1688, ils entreprirent le long et pénible voyage de retour, investissant en chemin la ville de Nueva Segovia et défaisant dans une plaine ses habitants. Après avoir beaucoup soufferts, il atteignirent enfin le cap Gracias a Dios, d'où ce qui restait de leur bande rallia soit la Jamaïque soit la côte Saint-Domingue où ils arrivèrent en avril suivant.

Dans la mer des Antilles

Début septembre 1685, dans la port de Campêche, la flotte de Grammont s'était séparé en petits groupes, appareillant tous à destination de leur rendez-vous de l'île Mugeres. En route, le même mois, le plus fort de ces groupes comptant au plus six bâtiments sous les ordres de De Graff, tomba sur l'Armada de Barlovento commandée par le général Andrés de Ochoa. Après un vif combat, deux bâtiments de l'escadre espagnole obtinrent la reddition du navire commandé par le capitaine Bréha. Quelques jours plus tard, trois autres vaisseaux espagnols prirent affrontèrent le vaisseau du capitaine De Graff, lequel parvint à leur échapper à la faveur de la nuit, non s'en avoir été démâté et perdu une trentaine des siens lors de la canonnade. De Graff rallia ensuite Mugeres sain et sauf, à l'exemple de Grammont, Yankey, Evertsen, Bannister et de quelques autres. Là encore, les chefs flibustiers ne parvinrent pas à s'entendre, et chacun partit de son côté. Déjà, les capitaines Sharpe et Markham étaient allés à destination de la Caroline. Bannister et deux capitaines français décidèrent, quant à eux, de prendre la route de la Jamaïque. Alors que De Graff et trois autres flibustiers demeurèrent encore quelque temps à Mugeres, Grammont, avec son vaisseau Le Hardi et une barque, appareilla pour l'île de Roatán, où il avait donné rendez-vous à un petit bâtiment qu'il avait envoyé vers Cussy en quittant Campêche.

En novembre 1685, Bannister et le capitaine Duchesne arrivèrent à la côte nord de la Jamaïque, où le second dut abandonner son bâtiment à des garde-côtes envoyés contre eux par le gouverneur Molesworth. Ils n'eurent d'autres choix que de rallier Saint-Domingue. Le capitaine du navire dépêché par Grammont vers le gouverneur Cussy, les y précéda. À son arrivée dans les premiers jours de janvier 1686, il apprit que Cussy avait reçu des ordres stricts du roi pour faire cesser les armements des flibustiers, et qu'en juillet précédent, avant même d'avoir reçu ces ordres, le gouverneur avait confisqué le navire du capitaine Andresson revenant d'une course vers Cuba. Cependant Cussy n'inquiéta pas l'émissaire de Grammont et le renvoya seulement vers celui-ci avec un ordre à tous les flibustiers de venir désarmer à Saint-Domingue au plus tard en juin. Il aurait apparemment fait de même avec les capitaines Bannister et Lagarde si ceux-ci ne s'étaient pas notamment mêlés de prendre à leur bord le capitaine Andresson et une partie de son équipage qui avaient fui à l'intérieur de l'île lors de la confiscation de leur navire par le gouverneur. En mars, alors que Bannister et Lagarde se trouvaient à l'île à Vache, il les déclara tous deux hors-la-loi.

En février 1686, les capitaines Brigaut et Grenezé, venant de Saint-Domingue avec les ordres de Cussy, retrouvèrent Grammont qu'avaient rejoints entre-temps De Graff, Yankey et d'autres, à l'île de Roatán. À la lecture des ordres du gouverneur, tous les équipages refusèrent de rentrer à Saint-Domingue, tant et aussi longtemps qu'ils n'auraient pas fait un voyage profitable, signant même des décharges à leurs capitaines et officiers à l'effet qu'ils les obligeaient à continuer la course. Alors que De Graff et trois autres capitaines restèrent dans le golfe des Honduras, Grammont, accompagné d'une galiote et d'une barque, appareilla pour Cuba. Son intention était d'aller lever plusieurs centaines d'hommes dans la colonie anglaise de la Caroline pour s'emparer de San Augustin, la capitale de la Floride, et peut-être ensuite de tenter le coup avec eux contre Caracas au Venezuela. Fin avril, Grammont arrivait aux côtes occidentales de la Floride pour faire des prisonniers avant d'exécuter son dessein contre les Espagnols. Sa galiote commandée par le capitaine Brigaut et portant une cinquantaine d'hommes s'échoua sur un récif à la côte et il ne put rien faire pour les dégager. Brigaut et ses hommes s'empressèrent alors de gagner à pied un autre mouillage plus au sud sur la côte où Grammont devait les récupérer. Mais ces flibustiers y furent presque tous massacrés à la réserve de Brigaut lui-même et d'un seul autre homme : les deux survivants furent conduits à San Augustin où ils furent pendus pour piraterie. Quant à Grammont, il gagna la Caroline où le gouverneur Moreton lui interdit de lever des troupes, et même de demeurer aux côtes de la colonie. Il ne restait donc à Grammont qu'une solution : traverser l'Atlantique pour tenter lui aussi de passer à la mer du Sud via l'Afrique occidentale et le Brésil.

Plusieurs semaines après le départ de Grammont, deux de ses anciens capitaines, les Néerlandais Yankey et Evertsen se présentèrent eux aussi à Charleston, la capitale de la Caroline. C'était en septembre 1686 et ils furent reçu plus amicalement que leur chef. En effet, le mois précédent, une bande de 150 corsaires espagnols, venant de San Augustin, avaient pillé et détruits quelques plantations de la Caroline. Seul le passage d'un violent ouragan les avaient empêchés de poursuivre jusqu'à Charleston. En représailles, le gouverneur Moreton autorisa un armement pour attaquer San Augustin. Environ 300 hommes de la Caroline se portèrent alors volontaires pour s'embarquer avec Yankey et Evertsen qui comptaient déjà 200 flibustiers dans leurs deux navires et une prise espagnole faite précédemment devant La Havane. Mais, avant la fin de l'année, un nouveau gouverneur arriva à Charleston, et il interdit aussitôt cet armement. Les deux flibustiers néerlandais durent quitter le port et les côtes de la Caroline.

Entre-temps, en octobre 1686, Grammont était parvenu de l'autre côté de l'Atlantique, aux Açores où le manque de vivres l'obligea à arraisonner un petit navire marchand néerlandais. Mais une violente tempête le sépara de sa prise et nul ne le revit jamais. En décembre suivant, les survivants de sa compagnie mouillaient, sur leur prise, à l'île Saint-Vincent, dans les Petites Antilles, portant ensuite à la Martinique la nouvelle de la disparition de Grammont. Le même mois où celui-ci se perdait en mer, le roi de France lui avait émis une commission de lieutenant de roi à Saint-Domingue, suite aux demandes faites en sens, dès l'année précédente, tant par le gouverneur Cussy que par le comte de Blénac, gouverneur général des Antilles françaises. La récompense venait trop tard. Mais pas pour Laurens De Graff qui, sur recommandations des mêmes personnages, avait obtenu lui aussi un poste officiel à Saint-Domingue, le rang de major pour le roi, troisième en importance dans la hiérarchie coloniale après le gouverneur et le lieutenant de roi. Lui aussi faillit ne jamais en profiter. Après sa séparation d'avec Grammont, le Hollandais était allé croiser à la côte de Carthagène où il avait perdu son vaisseau sur des récifs. La chance voulut qu'il se rendit maître d'un petit bâtiment espagnol sur lequel il rallia finalement Saint-Domingue en 1687 pour prendre possession de sa charge. Au début de l'année suivante, De Graff alla s'établir à l'île à Vache avec plusieurs de ses hommes. Mais une partie de ceux-ci résolurent de prendre possession de l'un des petits vaisseaux de leur capitaine pour continuer la course en hors-la-loi. En février 1688, avec l'accord officieux de leur capitaine, ces hommes commandés par un nommé Jean Charpin appareillèrent pour les Honduras. Là ils se joignirent à des flibustiers ayant appartenu aux compagnies des capitaines Yankey et Evertsen et ils allèrent pirater ensemble aux côtes d'Afrique.

Un lourd tribut

La mort préleva un lourd tribut parmi les flibustiers au cours des années 1685 à 1688. Outre Grammont perdu en mer, les capitaines Bréha et Brigaut avaient été exécutés par les Espagnols à la fin de 1685. Le pirate Bannister subit le même sort, mais de la main de ses propres compatriotes : après une chasse de plus de deux ans, le gouverneur de la Jamaïque était en droit de se féliciter lorsqu'un vaisseau de la Royal Navy mena à Port Royal le forban pendu en bout de vergue. Son compatriote Markham fut tué par les Portugais aux côtes de l'Afrique occidentale. Condamné à errer dans la mer des Antilles en hors-la-loi, le capitaine Yankey trouva la mort au début de 1688 après la de la hourque des Honduras. À cette liste, il fallait ajouter tous ceux qui comme les capitaines Cachemarée et Townley avaient péri dans l'aventure de la mer du Sud. D'autres à l'exemple des capitaines Lagarde et Andresson, ne firent plus parler d'eux.

Quelques uns s'en tirèrent cependant fort bien tel que Bernanos retiré dès 1684, après son expédition sur l'Orénoque, sur son habitation au Port-de-Paix. Ce fut aussi le cas de François Lesage qui, contrairement à Grammont, parvint en Afrique après, il faut l'avouer, avoir été repoussé par le mauvais temps à l'entrée du détroit de Magellan. Il captura un riche vaisseau de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et se retira à Cayenne d'où il rentra finalement à Saint-Domingue. Edward Davis, l'ancien général des flibustiers en mer du Sud, lui, rentra aux Antilles à la fin de 1688 puis passa en Virginie où il fut arrêté en 1689 par la Royal Navy. Ses associés et lui furent expédiés en Angleterre où ils bénéficièrent d'un pardon royal avant de revenir en Virginie où il purent récupérer une partie de leur butin en faisant un don à un collège de la colonie. Coxon, l'un des plus fameux flibustiers jamaïquains, poursuivit sa carrière en marge de la légalité et ce jusque dans la décennie suivante, véritable légende vivante parmi les bûcherons anglais du golfe de Campêche et des Honduras. Son vieil associé Sharpe lui aussi se tira bien d'affaires : après la prise de Campêche, il aida le gouverneur des Bermudes à venir à bout d'une révolte de ses administrés puis il fut acquitté de deux procès pour piraterie, tenus à Nevis, grâce à la complicité du gouverneur de cette dernière île.

À la veille d'une nouvelle guerre européenne (1689), le gouverneur Cussy se lamentait à son agent en France qu'il avait détruit la flibuste, laissant ainsi la colonie sans défense. Le Petit-Goâve était à présent presque vidé de sa population, à un point tel que, deux ans plus tôt, en août 1687, une petite bande d'Espagnols y avaient fait descente en toute impunité, tuant même un notable de l'endroit. La côte de Saint-Domingue se trouvait confrontée, avec plus de vingt ans de retard, à la même situation qui avait prévalu à la Jamaïque à la suite de l'affaire de Panama : le commerce l'avait emporté sur la flibuste, affaiblie certes, mais toujours présente.

En septembre 1688, quelques mois à peine après le retour des flibustiers de la mer du Sud, le plus remarquable d'entre eux, Sir Henry Morgan, mourait à la Jamaïque, au moment où le second duc d'Albemarle venait d'obtenir son retour au sein du Conseil de la colonie. Sa mort comme la disparition de Grammont dix-huit mois plus tôt marquait la fin d'une époque. Le vieux dicton «Pas de paix au-delà de la Ligne» était désormais révolu. L'Espagne ne serait plus jamais l'ennemi commun. Une ère nouvelle va commencer dans la mer des Antilles. De puissantes escadres anglaises et françaises la sillonneront jusqu'à la fin du siècle, réduisant le rôle des flibustiers à celui de simples auxiliaires. En effet, la France et l'Angleterre vont s'engager dans une lutte à finir pour le contrôle du commerce et des colonies ainsi que pour la domination du monde occidental, lutte qui ne se terminera vraiment qu'en 1815 par la victoire britannique à Waterloo. Mais les plus aventuriers des flibustiers ont déjà trouvé un nouveau terrain de chasse : l'océan Indien.

Copyright © Raynald Laprise, 2004.


sources manuscrites

  • ARCHIVO GENERAL DE INDIAS (Espagne).
  • ARCHIVES NATIONALES (France).
  • BIBLIOTHÈQUE NATIONALE (France).
  • PUBLIC RECORD OFFICE (Grande-Bretagne).

sources imprimées

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