Henry Morgan, amiral de la Jamaïque (1668-1671)

Au début de 1668, des rapports persistants voulant que les Espagnols de Cuba fissent un armement considérable pour envahir la Jamaïque parvinrent à Port Royal. Le gouverneur général sir Thomas Modyford délivra aussitôt une commission spéciale au colonel Henry Morgan avec ordre de réunir les flibustiers anglais et de faire des prisonniers pour confirmer ou infirmer cette inquiétante rumeur. Cet Henry Morgan, alors âgé de trente-trois ans, était originaire du pays de Galles et était, de surcroît, un neveu du colonel Edward Morgan, le défunt subordonné de Modyford.

Selon certains, Morgan serait venu en Amérique avec l'armée du général Venables en 1654. Selon d'autres, il aurait d'abord servi comme engagé à la Barbade et il aurait ensuite participé à la conquête de la Jamaïque. Il est mentionné pour la première fois à Port Royal en 1662, comme commandant d'un petit bâtiment corsaire dans la flotte de Christopher Myngs, avec lequel il participa aux expéditions de Cuba et de Campêche. En 1663, à la suite de la prise de cette dernière ville, il était reparti en course avec deux ou trois autres capitaines. Absent de la Jamaïque pendant environ deux ans, Morgan se signala (1665) par des raids sur la rivière Tabasco et aux Honduras, ainsi que par une spectaculaire descente sur la rivière San Juan qui se termina par la mise à sac de la ville de Granada, sise sur le grand lac de Nicaragua. Après ce dernier exploit, Morgan et ses associés étaient rentrés, vers le mois d'octobre 1665, à Port Royal où leur ignorance de la cessation des hostilités avec les Espagnols leur avait fallu la clémence du désormais très complaisant Modyford.

À son retour à Port Royal, Morgan avait donc acquis une belle réputation comme corsaire. Contrairement à ce qu'écrivit plus tard Exquemelin, il n'accompagna pas Mansfield au Costa Rica et à l'île Providence. Avec le profit de ses entreprises précédentes, il s'établit vraisemblablement comme planteur. Il épousa aussi sa cousine germaine Mary Elizabeth, fille d'Edward Morgan, le défunt adjoint de Modyford. Il devint ainsi le beau-frère de Robert Byndloss, un membre influent du Conseil de la Jamaïque, qui était marié avec une autre fille du vieux colonel et qui sera pour Morgan un allié et un complice de tous les combats. Sa parenté avec feu Edward, renforcé par son union avec l'une des filles de celui-ci, facilita son ascension sociale parmi les notables jamaïquains. Signe de cette ascension, il fut d'abord nommé capitaine dans le régiment de milice de Port Royal, puis, avec le grade de colonel, il reçut bientôt le commandement de ce même régiment. C'est d'ailleurs ce dernier titre, quoique très honorifique, que lui donna le gouverneur Modyford dans son ordre de mission de réunir les flibustiers au début de 1668.

Cependant, à Londres, les initiatives de Modyford et de son conseil, celle prise notamment en 1666 pour autoriser par représailles la course contre les Espagnols, ne plaisaient pas à tous. À la fin de 1667, la nouvelle d'une paix prochaine avec l'Espagne en Amérique parvint à la Jamaïque. Encore une fois Modyford, à l'exemple de son prédécesseur Windsor et appuyés par les principaux marchands et planteurs de l'île, plaida qu'il ne pouvait, sans l'appui de la Royal Navy, se mettre à dos les flibustiers, qui se réfugieraient autrement chez les Français à la Tortue où ils étaient assurés de recevoir bon accueil de la part du gouverneur d'Ogeron. Cédant à leur pression, le Conseil Privé ordonna, en mars 1668, l'envoi à la Jamaïque du H.M.S. Oxford pour la suppression des flibustiers et pour l'avance du commerce de cette île. Cette frégate royale n'arrivera pas à destination avant la fin de l'année et servira à d'autres fins. Entre-temps Modyford interpréta les instructions souvent contradictoires qui émanaient de Londres pour favoriser les flibustiers, d'où sa commission à Henry Morgan.

En mars 1668, Morgan réunit environ 500 hommes qu'il embarqua sur une dizaine de bâtiments, puis il appareilla pour les cayes du sud de Cuba où il fut rejoint par deux navires français portant 200 flibustiers. Les Espagnols prétendent que l'intention première des Anglais consistait à attaquer par terre La Havane. Mais, si jamais Morgan eut pareil projet, il dut l'abandonner rapidement puisque les défenses de la capitale cubaine avaient été considérablement renforcées depuis un an, en raison des descentes fréquentes des flibustiers sur l'île. Il porta finalement son choix sur le bourg de Santa María de Puerto Principe, dont les principales productions étaient le bétail et les cuirs et qui passait pour la plus riche place de Cuba après La Havane. Dans son rapport officiel qu'il rédigea en septembre suivant, Morgan affirmait - prétexte récurant chez les flibustiers - que le manque de vivres l'obligea à aller à terre et, qu'ayant trouvé tous les habitants de Puerto Principe et le bétail dispersés dans les terres à son approche, il avait investi la place. A posteriori, cette agression, tout comme la commission de Morgan, se trouva justifiée par la découverte que les autorités locales avaient levé une petite troupe pour joindre une expédition cubaine qui se préparait contre la Jamaïque. Ayant obtenu une rançon d'un millier de têtes de bétail, Morgan relâcha ses prisonniers puis retourna à ses navires.

Lors de cette première descente, Morgan obtint des informations qu'à Puerto Belo aussi le président de l'Audience royale de Panama avait ordonné une mobilisation générale pour aller attaquer les Anglais de la Jamaïque. Or, l'officier commandant cette place, le sergent-major Juan Sanchez Jimenez de Osorio, avait commandé la reprise de l'île Providence sur les Anglais, environ dix-huit mois plus tôt. En effet, la petite garnison envoyée là par le gouverneur Modyford après que le vieux flibustier Mansfield lui eut remis cette île reconquise sur les Espagnols, avait dû se rendre dès août 1666 à Jimenez. Or, la grande majorité des Anglais de Providence avaient été envoyés à Puerto Belo pour travailler comme des esclaves aux fortifications. Mais la perspective de faire un riche butin à Puerto Belo, port où les Galions venaient charger l'argent des mines du Pérou que l'on y portait de Panama par mules, compta beaucoup plus que de telles considérations, qui n'étaient à bien y regarder que des prétextes pour piller les Espagnols.

L'entreprise était risquée, à un point tel que la plupart des Français qui avaient accompagné Morgan à Puerto Principe refusèrent catégoriquement d'y prendre part, préférant suivre une partie des anciens compagnons de l'Olonnais, probablement Vauquelin et Picard, qu'ils rencontrèrent en mer. En fait, la place, dont les fortifications étaient certes redoutables, était pratiquement désertée parce que les Galions n'y étaient pas attendus cette année-là. En mai 1668, après un mois de préparatifs dans les cayes cubaines, Morgan mit le cap sur Puerto Belo avec neufs petits navires et à peine 450 hommes. Laissant ses bâtiments à la côte à une centaine de kilomètres de Puerto Belo, Morgan fit embarquer la grande majorité de ses hommes sur une trentaine de canots. Le lendemain, après avoir ramé toute la nuit, les flibustiers arrivaient à Puerto Belo. Ils s'emparèrent d'abord d'un premier fort, dont ils tuèrent plus de la moitié de la garnison composée de 174 hommes et dans lequel ils trouvèrent quelques Anglais prisonniers. Les deux autres forts tombèrent bientôt entre leurs mains. Quelques jours plus tard, Morgan repoussait brillamment une troupe de soldats dépêchés de Panama par le président Juan Pérez de Guzmán, lequel dut négocier le rachat de Puerto Belo sous la pression des notables de celle-ci. Enfin, le 12 août, les flibustiers appareillaient pour la Jamaïque, ayant occupé pendant près de deux mois la place qu'ils durent quitter précipitamment en raison d'une maladie qui se propagea dans leurs rangs à la suite du manque d'hygiène résultant de la décomposition des cadavres.

Ce premier voyage de Morgan sous la commission de Modyford fut couronné de succès. Chaque flibustier eut £120, soit la plus forte part individuelle pour une descente avant le fameux raid sur la Veracruz qui aura lieu quinze ans plus tard. Outre les 250 000 pièces de huit qu'ils portèrent à Port Royal, les flibustiers inondèrent les marchés de la capitale de riches marchandises. Les affaires étaient si bonnes que sir James Modyford, lieutenant pour son frère le gouverneur général, se plaignit à son agent à Londres qu'il lui manquait alors de l'argent liquide pour acheter à vil prix des flibustiers revenant de Puerto Belo. Mais ce n'était pas tant dans la bourse des Espagnols que dans leur esprit que Morgan avait frappé le plus dur coup en s'emparant de cette place. Pour sa prochaine cible, on parlait déjà à la Jamaïque que l'entreprenant Gallois se proposait de s'attaquer ni plus ni moins qu'au puissant port de Cartagena, sur la côte caraïbe de l'actuelle Colombie, que le roi Felipe II avait fait fortifier à grand frais au siècle précédent et qui servait depuis de port d'attache aux Galions lorsque ceux-ci venaient en Amérique.

Morgan semble avoir été renforcé dans son dessein de s'en prendre à Cartagena par l'avis que lui donna son associé le capitaine Collyer. Laissé à la côte de Carthagène par Morgan après la prise de Puerto Belo, Collyer avait fait prisonnier par hasard le frère du gouverneur de Santa Marta et avait appris de ce personnage qu'une tribu indienne s'était révoltée contre le joug espagnol et avait l'intention d'attaquer la riche ville de Santa Fé de Bogota, capitale de la Nouvelle-Grenade, dont dépendait le port de Cartagena. Quoiqu'il eût officiellement blâmé Morgan pour avoir passé outre les termes de sa commission dans son précédent voyage, lesquels termes l'autorisaient seulement à s'en prendre à des navires espagnols, le gouverneur Modyford n'en partageait pas moins ses vues. À l'été de l'année précédente, le comte de Sandwich avait pourtant signé un traité de paix à Madrid avec l'Espagne, mais celle-ci refusait toujours de reconnaître la souveraineté du roi d'Angleterre sur la Jamaïque. Même son principal article permettant le passage par terre et par mer des sujets de l'un ou l'autre monarque dans les ports et les havres où ils étaient habitués de commercer ne paraissait pas, dans l'esprit des Espagnols, s'appliquer à l'Amérique.

Cependant Morgan repartit de Port Royal, où il ne séjourna que quelques semaines, sans objectif précis, à destination de la côte sud de Saint-Domingue, où il espérait sans doute rallier à lui plusieurs flibustiers français. Entre-temps, une autre petite escadre de flibustiers jamaïquains, sous les ordres du capitaine Dempster, était sortie de Port Royal pour aller croiser entre La Havane et la baie de Campêche. Et, à la fin d'octobre, après un délai de plusieurs mois, le H.M.S. Oxford, frégate de 34 canons et 160 hommes, jetait enfin l'ancre à Port Royal, en provenance d'Angleterre. Aussitôt le gouverneur Modyford recommissionna la frégate royale comme bâtiment corsaire et en confia le commandement au capitaine Collyer, qui s'était illustré avec Morgan dans le voyage de Puerto Belo. Vers la fin de l'année, il l'envoya à l'île à Vache pour y enquêter sur des accusations de piraterie portées par le maître d'un ketch de Virginie contre un flibustier français.

Collyer trouva à la Vache deux corsaires français. L'un d'eux, le Cerf-Volant, était venu récemment aux Antilles pour y faire la course, probablement dans le cadre de la guerre des Droits de la Reine. Selon une version, son capitaine, le Malouin La Vivon, aurait simplement pillé le ketch virginien. Selon une autre - la distinction étant mince! -, il n'aurait qu'emprunté à long terme une partie de la cargaison de l'Anglais. Probablement encouragé par les flibustiers que le Malouin avait embarqué à la Tortue et à Saint-Domingue, Collyer se saisit de sa personne et de son vaisseau. Les ayant conduit à Port Royal, il revint bientôt, avec l'Oxford et le Cerf-Volant, rebaptisé Satisfaction, à la Vache où Morgan avait déjà réuni dix bâtiments et environ 700 hommes. Au début de janvier, Morgan et huit capitaines de sa flotte tinrent conseil à bord de l'Oxford qui devait servir de navire-amiral. Ensemble, ils décidèrent de faire descente à Cartagena. Mais, pendant leurs discussions, le feu prit par accident au magasin à poudre de la frégate qui explosa. La grande majorité des deux cents hommes d'équipage de l'Oxford ainsi que la moitié des capitaines de la flotte périrent, soit sur le coup soit par noyade. Après cette catastrophe, le dessein des flibustiers sur Cartagena dut évidemment être abandonné. Collyer fut renvoyé sur la Satisfaction vers Port Royal, où le gouverneur Modyford devait le charger d'aller croiser aux côtes de Campêche.

Demeuré à l'île à Vache, Morgan parvint néanmoins à réunir quinze petits bâtiments, montés par 960 hommes. En février 1669, il en appareilla, donnant à ses capitaines comme rendez-vous l'île Saona, près de la pointe orientale d'Hispaniola. En route, les flibustiers firent descente dans la baie d'Ochoa pour se ravitailler en viande de boeuf. Ils y furent attaqués par une troupe d'Espagnols de Santo Domingo qu'ils réussirent à repousser. Reprenant la mer, Morgan poussa ensuite jusqu'à son rendez-vous de Saona avec seulement la moitié de sa flotte, le reste ayant été dispersé en route. En attendant les retardataires, il envoya 250 flibustiers sur Hispaniola tenter d'attaquer le bourg d'Alta Gracia, mais ce parti dut rebrousser chemin, ayant trouvé les Espagnols de cette place sur un pied d'alerte. Puisque les navires manquants ne se présentaient toujours pas, Morgan décida d'aller faire descente dans le lac de Maracaïbo avec les forces qu'il avait sous la main, c'est-à-dire huit bateaux et à peine 500 hommes. Le capitaine Picard, qui y avait accompagné l'Olonnais trois ans plus tôt, se proposa pour servir de pilote et de guide dans cette entreprise.

À l'entrée du lac, Morgan trouva un nouveau fort que les Espagnols avaient construit après le raid de 1666. La garnison qui l'occupait s'enfuit toutefois à la faveur de la nuit après avoir tiré quelques coups de canons en direction des flibustiers, laissant ceux-ci maîtres de la place. Le lendemain, le guide des flibustiers, Picard, fit passer la barre du lac aux bâtiments de la flotte. Le surlendemain, les flibustiers débarquaient à Maracaïbo même, que ses habitants avaient désertée comme lors de la descente de l'Olonnais. Ayant passé trois semaines dans la ville, ils appareillèrent pour Gibraltar, sur la rive opposée de la grande lagune. Commandant l'avant-garde des flibustiers, Picard y défit la garnison espagnole qui abandonna le bourg. Quelques semaines plus tard, Morgan levait l'ancre pour Maracaïbo après que ses hommes eurent pillé les environs et après avoir reçu rançon pour Gibraltar que les Espagnols avaient reconstruit à neuf depuis la dernière attaque des flibustiers. Mais, à Maracaïbo, une surprise de taille attendait Morgan: trois navires de guerre espagnols bloquaient la sortie du lac.

À la suite des nombreuses agressions des flibustiers dans les années 1660, la reine régente d'Espagne avait enfin ordonné la reconstitution de l'Armada de Barlovento, envoyant ainsi, en 1667, cinq navires de guerre sous le commandement du capitaine général Agustín de Diustegui pour remplir la fonction de garde-côtes. L'année suivante toutefois, deux de ces navires, jugés trop gros pour poursuivre efficacement les pirates parmi les cayes, furent renvoyés en Europe comme escorte de la flotte de la Nouvelle-Espagne. C'était le reste de cette Armada, trois vaisseaux sous le commandement d'Alonso del Campo y Espinosa, qui montaient à présent la garde devant la barre du lac de Maracaïbo. Et elle n'était pas là par hasard. En effet, lorsqu'il se trouvait à Santo Domingo, l'amiral espagnol avait appris le dessein de Morgan d'aller faire descente aux côtes du Vénézuela de la bouche d'un flibustier anglais fait prisonnier lors du raid contre Alta Gracia.

Le 24 avril 1669, l'amiral Campo envoya à Morgan un ultimatum, exigeant une reddition sans condition. Les bâtiments des flibustiers n'étaient évidemment pas de taille à affronter en mer les trois navires de guerre espagnol. Cependant Morgan fit équiper un petit bâtiment pris à Gibraltar qu'il arma en brûlot. Une semaine plus tard, il levait l'ancre avec toute sa flotte et envoyait son brûlot vers la Magdalena, le navire-amiral espagnol. Son équipage s'apercevant trop tard de la ruse, le vaisseau espagnol s'enflamma puis, promptement abandonné par ceux qui le montaient, il explosa. Voyant cette catastrophe, l'un des capitaines de Campo échoua son navire, le San Luis, et y fit mettre le feu. Quant au dernier bâtiment de l'Armada, la Marquesa, il fut pris par les flibustiers après une belle défense de son commandant.

Par la suite, Morgan négocia le rachat de la ville de Maracaïbo avec l'amiral Campo réfugié dans les terres avec ses hommes auprès de plusieurs habitants de la ville. À la fin du mois de mai, après avoir fait le partage d'un butin médiocre et en passant sous les canons du fort de la Barre occupé par Campo et une partie de ses hommes, il sortait du lac. En mer, sa flotte dut affronter une violente tempête qui dura quatre jours. Le temps s'étant calmé, une demie douzaine de navires de guerre furent signalés. Leurs propres bâtiments étant fort endommagés, les flibustiers ne pouvaient leur échapper; quant à livrer bataille il ne fallait même pas y penser. Cette escadre se révéla finalement avoir des intentions amicales. Elle était composée de vaisseaux de la marine royale française et commandée par le comte d'Estrées, qui assista Morgan, avant que celui-ci et les autres Anglais ne reprennassent la route de la Jamaïque et que les deux capitaines français de sa flotte ne retournassent à la Tortue.

Révolte des habitants de Saint-Domingue

Avec le traité d'Aix-La-Chapelle qui avait mis un terme à la guerre entre la France et l'Espagne en mai 1668, le roi de France avait décidé d'envoyer aux Antilles une escadre sous les ordres du comte d'Estrées tant pour affermir la position de la Compagnie des Indes occidentales sur les colonies françaises que pour faire d'utiles observations sur les forces des Espagnols en Amérique. Officiellement, la paix franco-espagnole s'appliquait aux colonies américaines et antillaises. Ainsi le comte d'Estrées révoqua les commissions de flibustiers dépendant de la Tortue qu'il rencontra en mer. Mais, par une lettre du 13 juin 1669, Louis XIV lui rappelait que, puisque les Espagnols ne respectaient pas les termes du traité donnant aux Français la liberté de commerce hors de l'Europe, lui, le Roi, ne se sentait nullement obligé de faire appliquer le traité de paix dans ses possessions américaines. Le ministre Colbert en informa d'Ogeron, le gouverneur de la Tortue, qui vint en France en 1668 rendre compte de son administration et recruter de nouveaux colons. Et lorsqu'il revint à la Tortue à la fin du printemps 1669, d'Ogeron recommença à délivrer des commissions aux flibustiers, ce qu'il avait cessé de faire peu avant de repasser en France à la fin de l'année précédente.

Tout n'allait cependant pas pour le mieux dans la colonie de l'île de la Tortue et côte de Saint-Domingue, ainsi que dans toutes les autres où la Compagnie des Indes occidentales exerçait son monopole commercial. En effet, revenant sur des dispositions libérales prises en 1666, Louis XIV et son Conseil avaient pris une batterie de mesures pour renforcer le monopole de la Compagnie des Indes occidentales et exclure du même coup les Néerlandais du commerce avec les colonies françaises. Le renversement de la politique de Louis s'expliquait par la détérioration des relations diplomatiques avec les Provinces-Unies, avec lesquelles la France devait d'ailleurs entrer en guerre trois ans plus tard. Les marchands et armateurs surtout hollandais et zélandais, qui trafiquaient en Amérique, avaient déjà commencé à réagir. En effet, un mois avant la grande ordonnance royale du 10 juin 1670, interdisant à tout bâtiment étranger tant d'aborder dans les ports des colonies françaises, que d'y mouiller ou d'y commercer, deux capitaines zélandais avaient semé la révolte tout le long de la côte Saint-Domingue.

Par son éloignement des autres établissements français des Antilles, notamment à cause du régime des vents dans la mer des Caraïbes, la colonie de l'île de Tortue et côte de Saint-Domingue dépendait principalement, et ce depuis plus de vingt ans, des Néerlandais pour son ravitaillement. À une époque où la France, prise dans l'engrenage des guerres européennes et des conflits intérieurs, s'était désintéressée de ses colonies, en particulier de Saint-Domingue, faute de moyens, les Néerlandais n'avaient jamais failli à y aller troquer l'équipement nécessaire à la chasse, les vêtement et l'alcool en échange des cuirs et des tabac des Frères de la Côte. Ajouté à cela que les prix offerts par les Néerlandais étaient de loin plus avantageux que ceux proposés par la Compagnie des Indes occidentales, il n'en fallait pas plus pour susciter une rébellion. Or, à la fin d'avril 1670, deux bâtiments zélandais, armés à Flessingue et sortis de l'île de Saint-Eustache, vinrent à Bayaha, à la côte nord d'Hispaniola, où ils commercèrent avec des flibustiers. Au tout début du mois suivant, ils se présentèrent au Port-de-Paix, petit établissement français, sur la grande île, juste en face de la Tortue. Leurs capitaines, Constant et Marcusz, se livrèrent là encore à la contrebande mais aussi à une habile propagande. Prenant soin de distinguer entre le Roi et la Compagnie, qui n'existait pourtant que par la décision du premier, ils rejetèrent tout le blâme sur celle-ci: «La Compagnie occidentale n'avait point le droit de s'emparer de cette Côte, c'était une usurpation de sa partÉ dont Sa Majesté n'avait aucune connaissance», argumentèrent-ils. Ils promirent aussi, peut-être un peu trop vite, de ne laisser ni les habitants, boucaniers et flibustiers manquer de rien et de les assister de toute la puissance des Provinces-Unies. Les Frères de la Côte ne demandaient qu'à se laisser convaincre.

Du Port-de-Paix, les contrebandiers zélandais passèrent à la côte occidentale de Saint-Domingue, où ils trouvèrent les colons encore mieux disposé à leurs propos. Ils visitèrent ainsi les quartiers du Petit-Goâve, Léogane et Nippe, qui entrèrent en révolte ouverte l'un après l'autre. À la seconde de ces places, le major Renou et son lieutenant voulurent leur interdire de mouiller dans la rade. Mais les deux officiers de milice français furent capturés et retenus prisonniers à bord de l'un des vaisseaux zélandais. En rentrant à la Tortue, le gouverneur d'Ogeron avaient bien aperçu ces derniers se rendant à la côte ouest, d'où il revenait lui-même, mais il les avait pris pour des bâtiments anglais allant charger du sel au Corydon, lieu reconnu pour ses salines naturelles. Dès son arrivée à la Tortue, d'Ogeron avait appris la vérité et s'était promptement embarqué sur un navire de la Compagnie des Indes occidentales pour aller arrêter les Zélandais.

D'Ogeron toucha d'abord à Nippes où une surprise désagréable l'attendait: après le passage des contrebandiers, les habitants de ce quartier en avaient profité pour élire leur propre gouvernement. Menacé par une centaines d'hommes en armes qui criaient «Ni Compagnie, ni gouverneur», d'Ogeron se retira précipitamment. Ayant néanmoins obtenu des contrebandiers zélandais la libération de Renou et de son lieutenant, il alla mouiller au Petit-Goâve où les habitants tirèrent sur son navire, l'obligeant encore une fois à quitter les lieux. De retour à la Tortue, au début de juin, le gouverneur dépêchait Renou à la Martinique pour demander l'aide du gouverneur général des Isles d'Amérique, Jean-Charles de Baas. Il s'écoulera plus de six mois avant que l'escadre des Isles commandée par Gabaret ne vînt à Saint-Domingue, six mois pendant lesquels Anglais et Néerlandais se livreront impunément à la contrebande avec les rebelles. Dans l'intervalle, d'Ogeron ne sera même pas en sécurité à la Tortue, seule place de la colonie où il possédait encore quelque autorité. En effet, il aura à repousser une descente de 300 insurgés venus de la Côte et à déjouer un complot interne monté par Lamarre, le curé de la Tortue, et un nommé Morel.

À la fin de l'année, désespéré, d'Ogeron écrivait au ministre Colbert pour lui exprimer son désir d'abandonner la Tortue avec une poignée de fidèles et d'aller fonder une nouvelle colonie en Floride. Son désespoir n'était pas feint. Outre les planteurs révoltés, il se voyait aussi privé du concours des flibustiers, car il venait de recevoir l'ordre formel de ne plus donner de nouvelles commissions contre les Espagnols et de révoquer toutes celles émises précédemment. Cette nouvelle rapprocha encore les planteurs et les corsaires, qui partageaient d'ailleurs plusieurs intérêts communs. Ne s'appelaient-ils pas tous entre eux Frères de la Côte sans distinction de métier ou d'occupation? Comble de la malchance pour d'Ogeron, les révoltés avaient conclu un accord avec un nommé Suzanne, ancien commis de la Compagnie des Indes occidentales réfugié à la Jamaïque, qui avait promis de les ravitailler par la voie des Provinces-Unies. De plus, le gouverneur Modyford, dont tant d'Ogeron que les rebelles sollicitèrent l'aide, avait certes répondu évasiment aux deux parties, mais il avait invité tous les Français, particulièrement ceux de confession protestante, à venir s'établir à la Jamaïque s'ils le désiraient.

Toutes ces circonstances déterminèrent plusieurs flibustiers, habitants et boucaniers à passer à la Jamaïque. Un demi millier d'entre eux, certains accompagnés de leurs esclaves et engagés - signe de leur détermination s'il en fallait - rallièrent ainsi, entre septembre et décembre 1670, l'île à Vache où l'entreprenant Henry Morgan montait une nouvelle entreprise contre les Espagnols, entreprise qui promettait beaucoup. Connaissant la bonne fortune et la réputation du Gallois, plusieurs Français virent sûrement là une occasion de se rendre riches avant d'aller s'établir à la Jamaïque. Ils allaient être amèrement déçus.

Reprise des hostilités

La prise de Maracaïbo et sa victoire sur l'amiral Alonso de Campo avaient augmenté la renommée de Morgan à la Jamaïque et dans toutes les Antilles. Mais, contrairement à la prise de Puerto Belo, le gouverneur Modyford avait passé sous silence, dans sa correspondance avec Londres, ce dernier fait d'armes de l'amiral jamaïquain. Or, il avait appris, en février 1669, alors que Morgan était à Hispaniola, en route pour le Venezuela, que le Roi avait désavoué publiquement l'affaire de Puerto Belo, pour laquelle les Espagnols lui avaient demandé satisfaction. Environ un mois après le retour des flibustiers de leur expédition du Venezuela, le gouverneur en fut donc réduit à faire publier, le 24 juin 1669, dans les rues de Port Royal, une proclamation ordonnant la suspension de toutes les commissions, et par extension des hostilités contre les Espagnols.

En dépit de ce nouveau changement de politique, les flibustiers continuèrent à entrer et sortir de la Jamaïque comme bon leur semblait, utilisant leurs vieilles commissions pour s'attaquer aux Espagnols faute de nouvelles autorisations. Peu à peu, toutefois, la majorité d'entre eux se tournèrent vers d'autres activités, qui leur permettaient - il faut l'avouer - de commettre sur terre comme sur mer une agression contre les Espagnols à l'occasion. Certains se firent ainsi marchands et allèrent commercer avec les tribus indiennes des régions côtières de l'Amérique centrale. D'autres devinrent boucaniers et partirent chasser les boeufs et porcs sauvages sur l'île de Cuba. Enfin, les mieux nantis, à l'exemple du plus notoire d'entre eux, Henry Morgan, se portèrent acquéreurs de plantations. À la vérité peu passèrent à la Tortue, comme le gouverneur Modyford l'avait d'abord craint, puisque son homologue français d'Ogeron répugnait, semble-t-il, à accorder des commissions aux sujets anglais. Telle était la situation des flibustiers à la Jamaïque en décembre 1669.

Vers la fin de l'année se produisit cependant le premier d'une série d'incidents marquant encore le refus des Espagnols d'en venir à une solution pacifique et qui allait se terminer par la plus grande expédition de l'histoire des flibustiers. Modyford avait envoyé à Santiago de Cuba le capitaine Nicholas, ancien flibustier commandant à présent un bâtiment marchand pour le compte d'un groupe d'hommes d'affaires londoniens, pour informer les autorités espagnoles de la proclamation de la paix. Or, arrivé dans la baie de Manzanillo, Nicholas fut attaqué par le San Pedro y la Fama, portant commission du gouverneur de Cartagena et commandé par le Portugais Manuel Rivero Pardal. Nicholas et la majorité de ses hommes furent tués dans le combat. Par la suite, un autre corsaire espagnol, compagnon de Pardal, fut capturé à la hauteur du cap Catoche par deux petits vaisseaux jamaïquains revenant de charger du bois de teinture dans la baie de Campêche. À son bord, on découvrit sa commission délivrée cette fois par la gouverneur de Santiago de Cuba. Ce document précisait que la reine régente d'Espagne avait ordonné, par un arrêt du 20 avril 1669, à tous ses gouverneurs en Amérique de porter la guerre contre les Anglais parce que ces derniers n'avaient pas respecté les termes de la paix conclue en 1667. Par ailleurs, cette même année 1669, une troupe d'Espagnols avait ravagé la colonie anglaise des Bahamas. En réplique à cette agression, le capitaine Robert Searle et quelques autres flibustiers étaient allés piller San Agustín, la capitale de la Floride. À la Jamaïque, Modyford en avait plein les bras. Et il arrêta Searle lorsque celui-ci vint jeter l'ancre à Port Royal en mars 1670, en attendant de recevoir des instructions de Londres.

À partir de ce mois de mars et ce jusqu'en juin suivant, Modyford envoya, justement à Londres, déposition sur déposition concernant les agressions des Espagnols commises contre les Anglais - les Jamaïquains en particulier - remontant aussi loin qu'en 1664. En juin, le secrétaire d'État Arlington lui répliqua qu'il devait retenir les flibustiers jusqu'à ce que le Roi reçût une réponse finale de Madrid. Heureusement pour Modyford, les Espagnols eux-mêmes lui fournirent le prétexte pour intervenir. En effet, le même mois où Arlington signifiait à Modyford la volonté du Roi, le Portugais Pardal, l'agresseur et vainqueur du flibustier Nicholas, faisait descente à la côte nord de la Jamaïque, dévastant des plantations, tuant ou capturant les habitants. Avant de quitter les lieux, Pardal poussa l'audace jusqu'à placarder à un arbre un défi personnel adressé à Henry Morgan.

Le 12 juillet 1670, la reprise des hostilités était officiellement proclamée à Port Royal, par un crieur public au son du tambour, comme le voulait la coutume de l'époque. Vingt jours plus tard, le gouverneur Modyford délivrait une commission faisant de Henry Morgan le commandant en chef de tous les vaisseaux qui pourraient être armés pour assurer la défense de l'île. En représailles aux attaques de corsaires tels que Pardal, Morgan était autorisé à prendre, couler ou détruire tout les navires ennemis qu'il rencontrerait et, si cela était faisable, d'attaquer Santiago de Cuba, Cartagena ou toute autre place espagnole où l'on armerait contre la Jamaïque. En tant qu'amiral de la flotte jamaïquaine, Morgan reçut aussi le pouvoir de délivrer des commissions à tout flibustier qui se joindraient à lui dans son expédition, pouvoir qui visait particulièrement les Français de la Tortue et de la côte Saint-Domingue, dont les Anglais espéraient le ralliement en grand nombre à la suite de la révolte contre la Compagnie des Indes occidentales.

Bientôt des barques d'avis quittèrent la Jamaïque pour inviter tous les flibustiers désoeuvrés à venir rejoindre Morgan, soit à Port Royal soit à l'île à Vache, à la bande sud d'Hispaniola, que l'amiral jamaïquain avait une nouvelle fois choisi comme rendez-vous. On s'attendait à ce que non seulement des flibustiers français prennassent part à l'entreprise, mais aussi les écumeurs des mers qui fréquentaient les cayes du sud de Cuba, de même que ceux des Bahamas et des distantes îles Bermudes. À Port Royal même, Morgan réunit onze bâtiments, dont le H.M.S. Satisfaction, revenu d'une croisière de dix-huit mois aux côtes de Campêche sous les ordres du flibustier Collyer, et qui fut choisi comme vaisseau amiral. Déjà quelques vaisseaux avaient été envoyés à la côte de Carthagène pour assister les Indiens de Monpos, près de la rivière Magdalena, ceux-là même qui, deux ans plus tôt, s'étaient révoltés contre leurs maîtres espagnols vers le temps de la prise de Porto Belo.

Pendant que Morgan équipait sa flotte à Port Royal, Modyford reçut, le 10 août, une lettre du secrétaire d'État Arlington, dans laquelle ce dernier lui annonçait que le Roi avait envoyé sir William Godolphin comme ambassadeur à Madrid, avec le mandat de régler la question américaine avec les Espagnols. Arlington précisait que les négociations menées par Godolphin devaient bientôt donner des résultats sur la question du ravitaillement des navires anglais dans les ports des colonies espagnoles. Quant à la liberté du commerce, ajoutait le secrétaire d'État, aucune concession n'était espérée tant les descentes sur Puerto Belo et Maracaïbo avaient exaspéré et rendu furieux les Espagnols. En concluant, Arlington faisait savoir à Modyford les ordres du Roi concernant les flibustiers. Ces ordres pouvaient se résumer ainsi: jusqu'à la réception de la réponse finale de Madrid sur les propositions de Godolphin, si Modyford avaient autorisé les flibustiers à armer en guerre contre les Espagnols, il pouvait les laisser faire tout en leur interdisant formellement de commettre des agressions par terre. Le gouverneur communiqua les instructions royales à Morgan et aux capitaines de sa flotte, lesquels répondirent que, tant qu'une place ennemie ne lèverait pas de troupes ni n'armerait de navires pour venir attaquer la Jamaïque, il ne lui serait fait aucun mal. Satisfait de cette déclaration, Modyford laissa partir Morgan, qui appareilla pour Bluefields Bay, près de la pointe occidentale de la Jamaïque, le 24 août 1670.

Morgan commença par croiser, en vain, dans les eaux jamaïquaines puis cubaines à la recherche du Portugais Pardal. Laissant son vieil associé John Morris à la côte de Cuba pour poursuivre cette tâche, il mit le cap sur l'île à Vache. Après y avoir passé quelques jours sans nouvelle des intentions des Espagnols, il envoya, sous le commandement de Collyer, six bâtiments et environ 400 hommes, à la côte de Carthagène. Entre-temps, à Port Royal, arrivaient à la fin de septembre, le capitaine Bradley et quelques autres flibustiers, qui venaient de reprendre un ketch anglais capturé par un corsaire de La Havane. Modyford les envoya rejoindre Morgan à la Vache. Au début d'octobre, le capitaine Morris y retrouvait aussi son chef, avec une heureuse nouvelle: il avait finalement rencontré l'insolent Pardal puis l'avait tué et vaincu. Cependant une violente tempête, qui s'abattit le 17 octobre sur la flotte jamaïquaine, vint refroidir momentanément les ardeurs des flibustiers: des onze bâtiments mouillant à la Vache, trois ne purent être remis à flot et le reste, fort endommagé, ne le fut qu'avec beaucoup de peine. Déjà Morgan avait appris que les flibustiers envoyés aider les Indiens de Monpos étaient tombés dans une embuscade et avaient dû se rembarquer précipitamment. Mais, alors que ses hommes radoubaient les navires de la flotte, il reçut la nouvelle qu'une partie de l'escadre envoyée à Monpos avait vengé leur honneur bafoué en pillant Granada, au Nicaragua, comme lui-même l'avait fait cinq ans plus tôt.

Au début de novembre, Morgan avait déjà rassemblé 1100 hommes. De ce nombre, quelque 200 flibustiers français, montant trois petits vaisseaux, l'avaient rejoint à la Vache. L'amiral jamaïquain espérait pouvoir en rallier à lui 400 autres, en révolte contre le gouverneur d'Ogeron, avec lesquels il était d'ailleurs en négociation. À la fin du mois, plusieurs flibustiers et même des marchands, envoyés par Modyford, parmi lesquels se trouvaient les trois capitaines qui avaient pris Granada, vinrent renforcer la flotte de Morgan. Et, le 3 décembre, l'escadre de Collier revenait des côtes de Carthagène où ce dernier avait pillé Rio de la Hacha et La Rancheria avant de capturer un bâtiment chargé de maïs pour ravitailler la flotte ainsi que la Gallardena, un corsaire espagnol armé à Cartagena. Morgan fit donner ce dernier bâtiment au capitaine Gascon, un Français qui avait perdu le sien probablement lors de l'ouragan du 17 octobre, largesse destinée à se concilier les compatriotes de ce capitaine. Les Espagnols pris sur la Gallardena révélèrent, notamment que tout le monde était sur un pied de guerre à Cartagena et que le président de Panama avait délivré des commissions contre les Anglais. Ces déclarations dûment consignées, qu'elles fussent vraies ou fausses, serviraient ultérieurement à justifier le raid que les flibustiers allaient entreprendre.

À présent, Morgan avait à sa disposition 37 navires et près de 2000 hommes, la plus grosse flotte de toute l'histoire des flibustiers. Les hommes étaient pour la plupart des vétérans, ayant derrière eux plusieurs campagnes. Un certain nombre d'entre eux avaient exercé le métier de boucanier dans les Grandes Antilles, gens reconnus pour leur adresse au tir. Les capitaines étaient aussi très aguerris. Morgan pouvait se fier sur Collyer et Morris, ses fidèles associés à Puerto Belo et ailleurs. Étaient aussi présents: Bradley, ancien compagnon du défunt Mansfield et marin expérimenté; Harmenson, qui avait mené à Port Royal la plus riche prise que l'on y avait jamais vue; Prince, qui venait de se signaler par la seconde prise de Granada. Il y avait encore Searle, Reekes, Rogers et d'autres connus pour leurs exploits comme capitaines corsaires ou simplement comme excellents hommes de mer. Du côté français, Trébutor, l'un des meilleurs pilotes de la mer des Caraïbes, et Picard, fort apprécié de Morgan, étaient les principaux. Parmi les autres commandants notoires des bâtiments français, il fallait encore compter le mulâtre Diego, qui se distinguaient contre les Espagnols depuis quatre décennies.

Réunis en conseil sur la Satisfaction, Morgan et ses principaux capitaines et officiers décidèrent finalement de s'attaquer à la ville de Panama. Et, une douzaine de jours plus tard, le 16 décembre, toute la flotte appareilla de l'île à Vache. Après une escale de ravitaillement au cap Tiburon où quelques autres révoltés français, venus par voie de terre, se joignirent à lui, Morgan mettait le cap sur l'île Providence, dont il voulait s'emparer tant pour venger la seconde perte de l'île aux mains des Espagnols que pour faire des prisonniers qui le guideraient à travers l'Isthme de Panama jusqu'à la riche ville du même nom. Après un simulacre de défense - pour sauver la face -, la garnison espagnole de l'île se rendait aux flibustiers le 26 décembre. Deux jours après cette prise facile, Morgan envoyait le capitaine Bradley, avec une demi douzaine de bâtiments et quelque 500 hommes, s'emparer du fort San Lorenzo, sur la côte caraïbe de Panama, à l'embouchure de la rivière Chagres que les flibustiers devaient absolument remonter pour se rendre à Panama.

Dans la ville même de Panama, le président de l'Audience royale et gouverneur de la province, Juan Pérez de Guzmán savait depuis le 15 décembre qu'une importante flotte pirate avait dessein d'attaquer soit sa ville soit celle de Cartagena. Il avait donc dépêché des renforts vers Chagres. Lorsque Bradley et ses hommes y firent descente le 6 janvier 1671, ils rencontrèrent une forte résistance de la part des 360 hommes assurant la défense du fort San Lorenzo. Bradley lui-même eut les deux jambes cassés par un boulet de canon, blessure dont il devait mourir une dizaine de jours plus tard. Le lendemain, les flibustiers tentèrent un second assaut, parvenant à mettre le feu aux toits des maisons du fort et à tuer plusieurs des défenseurs. Et, dès que le commandant de la place fut tué, la trentaine de survivants du côté espagnol se rendirent aux flibustiers.

Morgan et le reste de la flotte, en provenance de l'île Providence, arrivèrent à Chagres un peu moins d'une semaine après la prise du fort San Lorenzo. À l'embouchure de la rivière, l'amiral eut le malheur d'échouer la Satisfaction et quelques autres bâtiments, qui ne purent être remis à flot. Plus sérieux étaient le décès de Bradley et de plusieurs autres braves quelques jours après l'arrivée de Morgan. Dans l'intervalle le capitaine Curson, envoyé à Port Royal après la reprise de Providence, ramenait les ordres du gouverneur Modyford: l'amiral pouvait poursuivre son expédition. Aussitôt Morgan commença les préparatifs pour la marche sur Panama. Confiant le commandant du fort San Lorenzo au major Norman avec 300 hommes de garnison, il commença à remonter la Chagres le 18 janvier, embarquant 1500 flibustiers, sur les sept sloops de sa flotte ayant les plus faibles tirants d'eau ainsi que sur des canots et des pirogues enlevés aux Espagnols.

Le quatrième jour après le départ de San Lorenzo, Morgan et ses gens rencontrèrent une troupe de 250 hommes envoyés par le président de Panama, mais qui s'enfuirent à la vue des flibustiers. Le lendemain, ils atteignirent le premier entrepôt espagnol en aval de la rivière Chagres, y laissant leurs sloops et les plus grandes de leurs embarcations sous la garde de 200 des leurs commandés par le capitaine Delander. Avec le reste de son monde, Morgan investit ensuite le village de Barbacoa qui avait été déserté par des soldats de Panama, qui s'étaient retirés avant sa venue. Harcelé par quelques Indiens et manquant surtout de vivres, il parvint à trouver une plantation de maïs. Poursuivant son avance, il envoya une avant-garde de 200 hommes sous les ordres du capitaine Rogers, qui repoussèrent une attaque indienne. Puis il fit camper son armée à deux milles du village de Cruces où il s'attendait à affronter les Espagnols. Cependant, devant la peur qui s'était emparée de ses hommes et de la lâcheté de certains de ses lieutenants, le président Guzmán avait donné ordre de se replier sur Panama. Le 25 janvier, Morgan entrait dans Cruces qu'il trouva dévasté à l'exemple de Barbacoa. À la suite de la capture d'un des siens par des Indiens laissés dans les environs par Guzmán pour harceler les flibustiers, ses officiers et lui resserrèrent la discipline dans leurs rangs. Le lendemain, après avoir passé sans grand mal quelques embuscades, les flibustiers dressèrent leur camp aux abords d'une grande savane.

Le 27 janvier, après une nuit pluvieuse, Morgan et ses gens avancèrent dans la plaine et parvinrent à une petites colline, où, sous un ciel clair, ils purent admirer pour la première fois les clochers des églises de Panama ainsi que la mer du Sud, l'océan Pacifique que certains d'entre eux auront l'occasion de mieux connaître dix ans plus tard. Après avoir tué quelques chevaux et boeufs sauvages qui erraient dans la savane, ils aperçurent l'armée espagnole, commandée par le président Guzmán en personne et forte de 2100 soldats et 600 cavaliers. L'affrontement fut toutefois remis au lendemain, 28 janvier.

Deux heures avant l'aube, les flibustiers étaient déjà sous les armes. Au lever du jour, la cavalerie espagnole s'approcha d'eux les croyant encore endormis. Fonçant à travers les bois et les fourrés couvrant alors le site de l'actuelle ville de Panama, une troupe sous le commandement des capitaines Prince et Morris grimpa au sommet d'une colline puis traversa un petit ravin d'où ils tirèrent sur l'aile droite des Espagnols, qui, surpris par cette manoeuvre, se débanda. Ces hommes abattirent plusieurs cavaliers ennemis, qui retraitèrent aussi. Des fantassins attaquèrent Morris, mais, à l'arrivée du capitaine Collier et de son monde, ils se retirèrent aussi. Les flibustiers tirèrent ensuite vers les boeufs, que le président Guzmán avait fait amener avec lui à dessein d'encercler les flibustiers et qui piétinèrent dans leur fuite plusieurs Espagnols. Poursuivant ceux-ci sur trois milles de distance, Morgan arriva à la ville de Panama, à laquelle Guzmán donna ordre de mettre le feu. Trois heures après le midi, ayant réduit la poignée de défenseurs laissés dans la cité pour les retarder, les flibustiers étaient maîtres de la ville. À minuit, toutefois, la majeure partie de Panama avait été rasée par les flammes.

Morgan demeura dans Panama dévastée pendant presqu'un mois. Il apprit de quelques prisonniers qu'ayant eu vent d'une attaque environ deux mois auparavant, les notables de la ville avaient affrété deux vaisseaux pour y embarquer de l'or, de l'argent, des bijoux et autres richesses pour une valeur de huit millions de pesos. Dans le port, les flibustiers équipèrent une barque au commandement de laquelle le capitaine Robert Searle captura trois autres bâtiments puis pilla les petites îles du golfe de Panama où s'étaient réfugiés nombres de bourgeois dont il en ramena plusieurs prisonniers. Cependant Searle manqua la plus riche prise de toute, le galion Santísima Trinidad, parce que ses hommes s'étaient enivrés après leur débarquement sur l'île Taboga. Entre-temps, en dépit de l'apparition de petites bandes d'Indiens et d'Espagnols dans la savane près de Panama, Morgan envoya plusieurs partis pour piller la campagne environnante où il firent quelques centaines de prisonniers. Cependant un groupe de 200 flibustiers résolurent d'abandonner Morgan et de tenter leur chance en mer du Sud. Informé par un transfuge, le général anglais prévint le complot en faisant démâter et dégréer le vaisseau sur lequel les mécontents devaient partir. Cet incident hâta le départ des flibustiers, d'autant plus que Morgan avait reçu des nouvelles du fort San Lorenzo dont la garnison avait capturé un navire de vivres venant de Porto Belo.

Avec tous leurs prisonniers, parmi lesquels plusieurs femmes, et près de 200 mules pour charger leur butin, les flibustiers quittèrent Panama le 24 février 1671. De retour à Cruces le lendemain, Morgan y attendit dix jours la rançon de ses captifs. Lors de son séjour, il ordonna que tous les officiers et les hommes fussent fouillés pour s'assurer que nul ne dissimulât une partie du butin sur lui. Cette pratique irrégulière souleva l'ire de plusieurs Français, mais, ceux-ci étant minoritaires, l'affaire n'alla pas plus loin. Enfin, le 8 mars, avec les prisonniers pour lesquels nul n'avait payé, il reprenait sa marche vers San Lorenzo où il arriva deux jours plus tard. Là il fut procédé au partage du butin. Une fois les récompenses et les indemnités payées et les droits perçus pour les commissions, il ne resta qu'une cinquantaine de pièces de huit pour chaque homme. Tant de souffrances et de privations endurer pour en arriver à cela: la colère grondait parmi les rangs. Certains accusèrent Morgan et ses principaux lieutenants d'avoir détourné le meilleur du butin, notamment des joyaux, à leur profit, ce que semble corroborer en partie des témoignages tant français qu'anglais. En fait, ayant appris récemment la nouvelle de la conclusion de la paix en Amérique entre l'Angleterre et l'Espagne, Morgan et ses principaux adjoints se sont peut-être aussi entendus pour garder plus que leur part pour assurer les frais de leur défense au cas où on les accuserait d'avoir outrepasser les ordres du Roi. L'amiral, estimant probablement qu'il valait mieux pour lui quitter ses compagnons avant qu'ils n'entreprenassent quelque action contre sa personne, appareillait le 16 mars, avec une demi-douzaine de bâtiments, à destination de Porto Belo, à dessein d'y demander la rançon des prisonniers qui lui restaient.

Que ce départ précipité fût ou non dû à de telles considérations, il ne fit qu'augmenter la rancune et les soupçons contre Morgan parmi ceux qui restèrent à Chagres, presque à court de provisions et avec des bâtiments fort mal en point. Les plus pragmatiques décidèrent de tenter une nouvelle fois la fortune contre les Espagnols et appareillèrent, les uns pour la côte de Carthagène les autres pour le Costa Rica ou d'autres lieux. Retourner à la Jamaïque pour les Anglais, dont le Roi venait de faire la paix avec celui d'Espagne, ou à Saint-Domingue pour les Français qui s'y étaient révolté contre leur gouverneur, il n'en était pas question, du moins pour l'instant.

Morgan revint à Port Royal vers le milieu du mois d'avril après neuf mois d'absence. Mais les choses allaient bientôt changer à la Jamaïque. En effet, depuis juillet 1670, l'Angleterre et l'Espagne avaient signé à Madrid un traité proclamant en Amérique une paix qui durera jusqu'au début du siècle suivant. À Londres, le Roi avait finalement décidé de relever de ses fonctions sir Thomas Modyford pour montrer aux Espagnols sa bonne volonté. Thomas Lynch, ancien officier de l'armée de Venables qui était aussi marchand et planteur, alors en Angleterre, fut fait chevalier et renvoyé à la Jamaïque avec le rang de lieutenant-gouverneur en attendant la nomination d'un personnage de plus haute distinction. En juin 1671, quatre mois après la prise de Panama, sir Thomas Lynch faisait son arrivée à la Jamaïque. En septembre suivant, Modyford s'embarquait pour l'Angleterre où, pour la forme, il fut enfermé à la Tour de Londres pour avoir encouragé les flibustiers, lui qui, à peine six ans plus tôt, s'était qualifié de leur plus grand opposant.

Le cas de Morgan devait être plus long à régler. Plus que l'ancien gouverneur Modyford, l'amiral demeurait un homme fort populaire qui possédait aussi de nombreux appuis parmi la classe marchande de Port Royal. Toutefois, cette belle réputation ne tarda pas à se ternir lorsque des accusations furent portées contre lui par le docteur George Holmes, propriétaire d'un navire, qui fut perdu à l'embouchure du Chagres et pour la perte duquel son capitaine, Humphrey Thurston, n'avait pas été dédommagé comme prévu à la chasse-partie, convention régissant les règles d'un voyage en mer. Le chirurgien-major de l'expédition de Panama, Richard Browne, correspondant assidu du secrétaire d'État Arlington, accusa aussi l'amiral et ses principaux officiers d'avoir littéralement abandonné la majorité de leurs hommes dans la misère. Il ne pouvait pas si bien dire.

Dès avril 1671, la nouvelle était parvenue à la Jamaïque que plusieurs des flibustiers qui avaient suivi Morgan à Panama, crevaient de faim à Boca del Drago, au Costa Rica. Le dur voyage que firent ces hommes, de Panama jusqu'à Cuba, a été décrit par le Français Exquemelin. Ce dernier lui-même, à son arrivée à Cuba, dégoûté d'un long périple qui avait duré près de dix-huit mois, décida d'abandonner la course et l'Amérique en s'embarquant en 1672 sur un vaisseau hollandais en partance pour l'Europe. À la fin de l'année, d'autres flibustiers, anciens compagnons de Morgan à Panama, pillèrent deux bourgs à la côte nord de Cuba. Parmi les Français qui purent retourner à la Tortue, certains furent moins chanceux que d'autres, comme le capitaine Trébutor qui fut arrêté par un vaisseau de la marine royale française pour avoir pillé un bâtiment portugais en juin 1670.

À Port Royal, le gouverneur Lynch avait ordre d'offrir un pardon général aux flibustiers pour toutes les offenses commises jusques aussi loin que juin 1660 et de donner plusieurs acres de terre à ceux qui voudraient s'établir planteurs. Cette politique semble avoir eu un certain succès puisque, en décembre 1671, il observait que seulement quatre capitaines n'avaient toujours pas fait leur soumission, à savoir: Thurston qui passa à la Tortue chez les Français, le Néerlandais David Martin, son compatriote Yellowes qui vendit ses services aux Espagnols de Campêche et enfin le mulâtre Diego. Parmi ceux qui acceptèrent le pardon royal figurait John Morris, qui était rentré à Port Royal après que la plupart de ses hommes se furent mutinés contre lui et l'eurent abandonné. À Morris, le gouverneur confia le commandement du H.M.S. Lily, qui avec trois autres vaisseaux, accompagnèrent, au début de 1672, le H.M.S. Assistance dans deux croisières contre les flibustiers, sous le commandement général du major William Beeston. Lors de l'une de ces croisières dans les cayes du sud de Cuba, Beeston captura les capitaines Dumangle, qui s'était trouvé à Panama, et Weatherborn, de même que leurs hommes. Ces deux chefs, conduits à Port Royal, furent jugés pour leurs pirateries commises à Cuba et condamnés à mort, à la fin de mars. Cependant Lynch, craignant qu'en exécutant Dumangle, un Français, il attirerait contre la Jamaïque les représailles des flibustiers de la Tortue, offrit son captif au gouverneur de La Havane qui refusa de s'en charger pour la même raison. Moins heureux, son associé Weatherborn fut déporté en Angleterre sur le H.M.S. Welcome pour y subir un autre procès, ayant pour compagnon de voyage Henry Morgan, dont Lynch avait enfin procédé à l'arrestation.

Morgan allait revenir à la Jamaïque sous peu et plus chargé d'honneurs que certains, notamment les Espagnols, ne l'auraient souhaité. Entre-temps, le gouverneur Lynch continua à lutter contre les flibustiers et les partisans de son prédécesseur. Il refit ainsi, en 1672, un second procès au capitaine Jansen, acquitté précédemment par un tribunal présidé par un fils de Modyford. Et le flibustier trop confiant fut pendu. «Aussi regretté, écrira Lynch, que s'il avait été aussi pieux et aussi innocent que les premiers martyrs».

Le traité de Madrid et la politique de Lynch pouvait laisser croire que la flibuste disparaîtrait à jamais de la Jamaïque. Rien de tel ne se produisit. En cette année 1672, une autre guerre européenne allait donner un nouveau souffle à la guerre de course dans la mer des Caraïbes. Si les flibustiers demeureront nombreux, environ un millier, à fréquenter la Jamaïque, au cours des années suivantes, ce sera toutefois à la côte Saint-Domingue, parmi les Français, qu'ils recevront désormais le meilleur accueil.

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