François L'OLONNAIS (1630-1669)

Le premier «capitaine général» des flibustiers de l'île de la Tortue
par Raynald LAPRISE

L'Olonnais est, avec Morgan, l'un des flibustiers du XVIIe siècle les plus souvent mentionnés. Le livre d'Exquemelin en a fait un personnage de légende, plus mythique encore que Morgan car les témoignages authentiques le concernant sont peu nombreux et à la différence de l'amiral jamaïquain il ne connut pas, lui, les honneurs et une fin paisible. Exquemelin, ou plutôt les nombreux réviseurs, adaptateurs et traducteurs des diverses éditions des manuscrits originaux du chirurgien français aujourd'hui perdus, font grand cas de sa cruauté envers les Espagnols. C'est surtout ce que l'on a retenu de lui : sa cruauté qui fut probablement fort exagérée pour plaire au premier public du livre d'Exquemelin, les Néerlandais qui étaient en guerre depuis six ans avec la France. Pour retracer la carrière de l'Olonnais, en raison de la rareté des témoignages, le contenu de ce livre, dans ses différentes versions, demeure pourtant incontournable.

C'est vers la fin des années 1640 ou le début des 1650 que le jeune François Nau s'embarqua à La Rochelle à destination des Petites Antilles françaises. Comme tant d'autres, il y alla en qualité d'engagé pour servir pendant trois ans un habitant de l'une de ces îles. Une fois son contrat terminé, il passa à la côte de Saint-Domingue où il se mit au service d'un boucanier avant de le devenir lui-même et, dit-on, l'un des plus fameux de toute l'île Hispaniola. La partie occidentale de cette Grande Antille, de même que les Petites Antilles dépendant de la couronne de France, étant alors habitées par des Français originaires en majorité de Normandie, il est plus que probable que, dès son arrivée en Amérique, Nau fut connu sous le pseudonyme de l'Olonnais, du nom de sa ville d'origine, les Sables d'Olonne, dans le Poitou.

De la chasse aux boeufs sauvages dans les plaines d'Hispaniola, l'Olonnais passa à la flibuste vers la fin de la décennie 1650. Il se signala dans ce second métier comme dans le premier, ne faisant que deux ou trois expéditions avant d'être choisi comme capitaine par ses camarades. Comme chef flibustier, il connut alors quelques succès, mais il eut la malchance de perdre son bâtiment. Selon Exquemelin, Deschamps de La Place qui commandait alors à l'île de la Tortue (1662-1665) pour son oncle le sieur du Rausset et qui connaissait la valeur de l'Olonnais comme capitaine le remonta d'un autre. Cette pratique n'est guère surprenante car les gouverneurs français de la Tortue étaient aussi entrepreneurs de course. Ainsi, à la même époque (1662), un camarade de l'Olonnais, le marin nantais Antoine Dupuis commandait un petit bâtiment appartenant au gouverneur Du Rausset. D'après ce que l'on sait, l'Olonnais aurait aussi fréquenté la Jamaïque à l'exemple de plusieurs flibustiers français des ces années-là. L'on peut en effet y supposer sa présence à la fin de 1663. En effet, dans une liste de corsaires étrangers fréquentant le Port Royal de la Jamaïque et portant une commission anglaise, liste dressée à la fin de 1663, figure un flibot de neuf canons, avec un équipage de 80 Français, dont le capitaine n'est pas nommé, mais pour lequel il est précisé que ce bâtiment appartient au gouverneur de la Tortue.

Que l'Olonnais se soit trouvé ou non à la Jamaïque en 1663, il apparaît ensuite, selon Exquemelin, à la côte de Campêche. L'action se déroula probablement à la fin de 1664. Là, à la suite d'une tempête, l'Olonnais perdit son bâtiment. Ses hommes et lui trouvèrent refuge à terre, mais ils furent découverts par les Espagnols qui les massacrèrent presque tous, les survivants étant ensuite conduits prisonniers à la ville de San Francisco de Campeche. Quant à l'Olonnais, lui-même blessé lors de l'escarmouche, il n'échapper au destin de ses hommes qu'en se badigeonnant de sang et en simulant la mort. Après le départ des Espagnols, il gagna la forêt, pansa ses blessures puis se rendit aux abords de la ville de Campêche. Là, il s'associa avec quelques esclaves auxquels il promit, semble-t-il, la liberté, et à bord d'une embarcation appartenant au maître de ceux-ci, il parvint à rallier la Tortue.

De retour à son port d'attache (1665), il réunit 22 hommes à la tête desquels il alla à la côte nord de Cuba. Il se rendit à Boca de Caravelas à dessein de prendre l'une des barques qui y allaient pour charger du cuir, du sucre, de la viande et du tabac pour les porter à La Havane. Mais à son arrivée, il fut découvert par des pêcheurs, dont il s'empara de l'un des canots, qu'il joignit au sien et sur lequel il mit la moitié de ses gens. N'ayant point rencontré de barques, l'Olonnais se retira parmi les cayes du nord de Cuba. Il apprit alors que Davíla, le gouverneur de La Havane, avait envoyé une frégate de 10 canons et 80 hommes pour chasser les flibustiers. L'Olonnais, avec ses deux canots, partit à sa recherche. Il la trouva mouillant à l'embouchure de la rivière Estera. À l'aube du jour où se fit cette découverte, l'Olonnais et sa compagnie l'attaquèrent. Et, après un rude combat, ils s'en rendirent maîtres à midi du même jour. Apprenant d'un nègre prisonnier que le gouverneur espagnol avait mis sur la frégate un bourreau pour exécuter tous les flibustiers qui seraient pris, l'Olonnais tua lui-même un à un ses prisonniers sauf un, qu'il renvoya vers le gouverneur avec l'avertissement qu'il réserverait le même sort à tous les Espagnols qu'il prendrait.

Au commandement de sa frégate espagnole, l'Olonnais reprit la direction de la Tortue, où il fut accueilli par le nouveau gouverneur de l'île, le sieur Ogeron. Ce fut à cette occasion, à la fin de 1665, alors qu'Ogeron se trouvait, à trois lieues de la Tortue, sur le vaisseau de l'Olonnais qu'une majorité des autres flibustiers fréquentant la colonie, ayant pour porte-parole le capitaine Moulin, vinrent se plaindre au gouverneur de la décision de celui-ci de les obliger à comparaître devant lui pour l'adjudication de leurs prises. Ce petit incident n'allait pas empêcher l'Olonnais d'organiser l'entreprise qui rendrait célèbre dans les Antilles.

L'affaire de Maracaïbo

Selon Exquemelin, deux Français qui avaient vécu longtemps parmi les Espagnols dans leurs colonies américaines et qui se trouvaient alors à la Tortue, vinrent trouver l'Olonnais qui méditait alors une grande entreprise et s'offrirent de lui servir de guide pour aller piller les établissements espagnols du lac de Maracaïbo, au Vénézuela. Le gouverneur Ogeron cautionna probablement dès le départ l'idée de cette entreprise par terre contre les Espagnols, et peut-être même en fut-il lui-même l'un des principaux promoteurs de gré ou de force. En effet, comme on l'a vu, il venait d'affronter une petite sédition des flibustiers qui s'était, cette fois, terminée dans le calme. Faire entreprendre une expédition commune à la majorité des flibustiers qui fréquentait alors la Tortue sous la conduite d'un chef réputé avait l'avantage, à un moment où les Anglais de la Jamaïque étaient en paix avec les Espagnols, de les attacher un peu plus à la colonie. Si preuve il y a de l'intérêt d'Ogeron dans l'affaire, elle réside dans le fait que l'Olonnais s'associa avec un certain Michel d'Artigny, surnommé le Basque, lui-même ancien aventurier mais qui occupait alors les fonctions de major à l'île de la Tortue et qui, de ce fait, était l'un des subordonnés du gouverneur. Autre preuve, selon la convention passée entre l'Olonnais et d'Artigny, c'était le second qui devait commander en chef les troupes de débarquement et non le premier qui obtint le commandement en mer seulement. Et, comme la France, de même que l'Angleterre, était alors en paix avec l'Espagne, Ogeron ajouta une apparence de légalité à toute l'affaire en délivrant à l'Olonnais et à ses associés des commissions portugaises, puisque le Portugal lui était en guerre avec l'Espagne.

Vers la fin d'avril 1666, fort de la caution que lui accorda le gouverneur, l'Olonnais, à la tête de cinq petits navires dont le plus fort était sa prise faite à Cuba, portant au plus 400 aventuriers, appareilla de la Tortue à destination de la côte nord de Saint-Domingue. Il fit ainsi escale à Bayaha où il caréna ses bâtiments et acheva de se ravitailler et où quelques dizaines de boucaniers français se joignirent à ses équipages. Et, le 31 juillet, il mettait à la voile pour la pointe orientale de la grande île, dans la partie sous contrôle espagnol. Vers cet endroit nommé Punta Engaño, l'Olonnais tomba sur un vaisseau espagnol de seize canons venant de Puerto Rico et allant en Nouvelle-Espagne, dont la cinquantaine d'hommes d'équipage se rendit aux flibustiers après environ trois heures de combat. Il renvoya cette prise, à bord de la quelle les flibustiers trouvèrent 40 000 pièces de huit et pour une valeur de 10 000 en pierres précieuse, à la Tortue pour que le cacao dont elle était principalement chargée y fut entreposé. Entre-temps l'Olonnais fit route pour l'île Saona où il avait donné rendez-vous au reste de sa flotte. Arrivé à Saona, il vit que ses capitaines s'étaient emparé d'un navire de Cumana qui portait de l'argent et des munitions de guerre à la ville de Santo Domingo. Cette seconde prise, rebaptisée La Poudrière, fut incorporé à la flotte de l'Olonnais et son commandement fut donné au capitaine Dupuis. La première, que l'on avait rebaptisé La Cacaoyère en raison de sa cargaison, arriva bientôt à Saona en provenance de la Tortue où s'étaient embarqués à son bord un certain nombre d'aventuriers nouveaux venus en Amérique, parmi lesquels deux neveux d'Ogeron, dont le plus connu était le futur gouverneur Pouancey.

À Saona, l'Olonnais fit le décompte de ses gens qui s'élevait à environ 450 hommes, auquel il découvrit alors l'objectif de la flotte: une descente au lac de Maracaïbo. Cent vingt d'entre eux se trouvaient avec lui à bord de la Cacaoyère dont l'Olonnais avait fait son navire-amiral. En outre, le général flibustier avait donné le commandement de sa prise cubaine au capitaine Vauquelin commandant aussi son propre brigantin, lequel avait sous ses ordres 130 hommes en tout. Les autres se trouvaient répartis sur La Poudrière, montée par Dupuis, un brigantin commandé par Pierre le Picard et deux barques. Avec ces sept bâtiments, l'Olonnais appareilla pour le Venezuela, faisant d'abord escale à l'île d'Aruba.

Peu de jours après son départ de Saona, l'Olonnais arriva à Aruba où il se ravitailla. Dès le soir de son arrivée, il leva l'ancre pour le lac de Maracaïbo, faisant route toute la nuit et approchant de la barre à la sonde. La vigie de la Barre aperçut alors la flotte des flibustiers et en informa le fort, qui tira du canon pour prévenir la ville de Nueva Zamora de Maracaïbo de la présence ennemie. Aussitôt, les flibustiers, commandés en chef à terre par d'Artigny, débarquèrent et attaquèrent le fort, défendu par 14 canons et 250 hommes. Après un rude combat, les Français s'en emparèrent, massacrant une partie de la garnison et faisant l'autre prisonnière. Ayant abattu les gabions du fort et enclouer les canons, les flibustiers gagnèrent Maracaïbo à six lieues du fort. Ils trouvèrent la ville déserte. Durant 15 jours, les flibustiers s'installèrent dans la ville tout en allant en partis dans la campagne à la recherche du butin. Ayant appris des prisonniers, presque tous des pauvres, que les riches s'étaient enfuis de l'autre côté du lac, l'Olonnais et ses gens décidèrent de les y rejoindre.

Trois jours après son départ de Maracaïbo, l'Olonnais mouilla, avec sa flotte, devant San Antonio de Gibraltar, bourg défendu par un petit fort en forme de terrasse monté de six canons ainsi que par des gabions que les Espagnols, commandés par le gouverneur de la province de Mérida, Gabriel Guerrero de Sandoval, avaient mis le long du rivage. D'Artigny et l'Olonnais firent débarquer leur gens pour surprendre par derrière les défendeurs. Mais ces dernier avaient bloqué tous les chemins, d'ailleurs tout détrempés par la pluie, avec de grands arbres. Les flibustiers étendirent alors des branches sur le seul chemin boueux, ce qui leur permettra d'attaquer les Espagnols de front. Lors de la bataille qui s'en suivit, ceux-ci eurent 400 morts (dont le gouverneur Sandoval et presque tous leurs officiers) et 100 blessés; les vainqueurs déplorèrent en tout une centaine de morts et blessés. Après la victoire, l'Olonnais envoya des partis battre la campagne à la recherche de butin. Il voulait, de plus, passer à Mérida, à 40 lieues de là, mais il abandonna ce dessein qui rencontra peu d'appuis par mi son monde.

Après six semaines de séjour et de pillage à Gibraltar et ses environs, les flibustiers se préparèrent à partir, notamment à cause des risques d'épidémie que représentaient les cadavres en décomposition. Auparavant l'Olonnais demanda la rançon de Gibraltar; et pendant que les Espagnols contestaient entre eux pour savoir s'ils allaient ou non payer, il fit rembarquer ses hommes et le butin. Comme les Espagnols ne s'étaient pas entendus, les flibustiers mirent le feu au bourg; l'Olonnais prévint alors les Espagnols que s'ils ne payaient pas une rançon pour leur personne il leur arriverait la même chose.

Quelques jours plus tard, les flibustiers rentrèrent à Maracaïbo où ils demandèrent à leurs prisonniers 500 vaches pour se ravitailler, ainsi que la rançon pour la ville sinon celle-ci subirait le sort de Gibraltar. Pendant que les Espagnols rassemblaient la rançon, les flibustiers démolirent les églises et en enlevèrent les ornements. Avant l'expiration des huit jours que leur avaient donnés les flibustiers, les Espagnols amenèrent la rançon. Enfin, les flibustiers appareillèrent de Maracaïbo, et en peu de jours, ils mouillèrent à l'île à Vache mais, comme tous ne s'entendaient pas, ils décidèrent d'aller partager leur butin aux Gonaïves, à la côte occidentale de Saint-Domingue.

En novembre 1666, aux Gonaïves, l'Olonnais et ses équipages procédèrent donc au partage du butin de l'expédition de Maracaïbo. Selon Exquemelin, le tout monta à 260 000 pièces de huit en argent monnayé, sans compter le pillage qui en valait 100 000 de plus, et les esclaves. Quant à Dutertre, qui tient ses informations du gouverneur Ogeron, il estime le butin à 80 000 pièces de huit seulement et pour plusieurs centaines de livres en toile. La vérité dut se situer à mi-chemin. Selon Ogeron lui-même le profit de cette expédition n'atteignit seulement que 200 pièces de huit par tête. Mais le gouverneur, qui comme ses prédécesseurs participaient financièrement aux armements des flibustiers, fut l'un de ceux qui profita le plus de cette entreprise. En effet, outre les droits habituels reçus pour les prises faites en mer, il racheta à l'Olonnais la Cacaoyère, de même que, pour un prix dérisoire, la cargaison d'origine de celle-ci, du cacao qu'il entreposait à la Tortue depuis la capture de ce navire à l'été précédent et qu'il fit revendre en France avec un très gros profit.

Le premier des aventuriers de la Tortue

Avec l'affaire de Maracaïbo, l'Olonnais avait augmenté son crédit et sa notoriété tant à la Tortue et à la côte de Saint-Domingue qu'à la Jamaïque. Les liens entre les flibustiers des deux colonies, la française et l'anglaise, étaient alors très étroits. Plusieurs Français, dont l'Olonnais lui-même, avaient ainsi fréquenté la Jamaïque depuis 1659. Ainsi quelques capitaines de la flotte de l'Olonnais, après le partage aux Gonaïves, avaient relâché à la Jamaïque de préférence à la Tortue. La grande plainte des aventuriers français concernant la seconde île, comparativement à la première, était que tout y était trop cher ou rare tant pour le ravitaillement et l'armement des navires que pour la liquidation des marchandises pillées en mer ou sur terre. L'Olonnais partageait aussi ce sentiment et, probablement même avant de rentrer à la Tortue, il entreprit des démarches pour passer officiellement à la Jamaïque.

Au début de 1667, l'Olonnais, se trouvant alors à la Tortue, reçut du gouverneur de la Jamaïque, Sir Thomas Modyford, une lettre les autorisant à venir, son associé et lui, dans cette colonie anglaise où ils seraient accueillis avec les mêmes privilèges que les sujets anglais. Il s'empressa d'aller la montrer au gouverneur Ogeron, qui avait été prévenu de son existence. Celui-ci interrogea alors le porteur de cette lettre, le capitaine Thomas Clarke, un marchand jamaïquain, qui lui déclara que c'était l'Olonnais lui-même qui avait demandé cette autorisation au gouverneur Modyford, sous prétexte qu'il lui en coûtait trop cher de vivre à la Tortue. Dans les circonstances, Ogeron ne poussa pas l'affaire plus loin, laissant repartir Clarke vers Port Royal et n'inquiétant pas davantage l'Olonnais sur ce chapitre, par crainte de perdre cet homme que l'on pouvait alors qualifier de premier aventurier de la petite colonie française.

Si l'Olonnais n'accepta pas l'offre du gouverneur anglais, ce fut sûrement parce que, en 1667, Ogeron commença à délivrer des commissions françaises pour prendre sur les Espagnols, étant donné l'état de guerre froide entre l'Espagne et la France en Europe, guerre qui devait d'ailleurs devenir officielle en mai de cette année-là. Mais il y avait plus encore. L'Olonnais allait bientôt entreprendre une nouvelle expédition contre les Espagnols avec, évidemment, l'approbation d'Ogeron. Il était demeuré près de six mois à la Tortue. En supposant même qu'il eût reçu plusieurs parts du butin fait à Maracaïbo, tout était maintenant dilapidé et il lui fallait se refaire. Ce fut probablement durant ce long séjour que fit l'Olonnais à la Tortue qu'Exquemelin connut celui-ci et que lui fut raconté par le général flibustier en personne ou par d'autres qui y avaient pris part l'affaire de Maracaïbo et dont il écrivit plus tard le récit . Il est toutefois exclu qu'il participa à ce qui allait être la dernière expédition du flibustier, puisque, en juillet 1667, soit deux mois après le départ de l'Olonnais, Exquemelin était toujours engagé à la Tortue et ne devait faire son premier voyage à bord d'un corsaire que l'année suivante.

Le voyage aux Honduras

Au printemps 1667, l'Olonnais arrêta le choix de sa prochaine destination : les établissements espagnols d'un autre grande lagune intérieure, ceux cette fois du lac de Nicaragua. Il était encouragé en cela par le succès qu'y avaient eu deux ans plus tôt, en 1665, quelques centaines de flibustiers, conduits par John Morris, Jacob Fackman, David Martin et Henry Morgan, qui avaient remonté le fleuve San Juan de Nicaragua et avaient pillé, loin à l'intérieur des terres, la ville de Granada sur les rives du lac, avant de rentrer avec un riche butin à la Jamaïque. La nouvelle et le détail de cet exploit avaient été portés à la Tortue par l'un des chefs de l'expédition, le flibustier néerlandais David Martin. Ce dernier avait alors embarqué avec lui quelques Indiens qui s'étaient alliés aux flibustiers à l'occasion de l'attaque contre Granada. Ce fut probablement l'un de ces Indiens qui s'offrit de guider à l'Olonnais jusqu'à Granada et d'autres cités espagnoles du Nicaragua.

En prévision de son expédition du Nicaragua, l'Olonnais fit armer une grande flûte espagnole qu'il avait prise dans le lac de Maracaïbo, laquelle portait 26 pièces de canon. Pour s'embarquer sur ce navire nommé Le Saint-Jean, il recruta 300 aventuriers. Un nombre égal d'homme prirent place à bord de quatre autres bâtiments plus petits, dont deux étaient commandés par les capitaines Vauquelin et Picard, qui s'étaient trouvés sous les ordres de l'Olonnais à Maracaïbo. Parmi ces quelque 600 flibustiers il y en avait plusieurs dont s'était le premier voyage; en effet, les succès récents de l'Olonnais avait fait naître dans l'esprit de plusieurs nouveaux colons l'espoir de s'enrichir rapidement aux dépens des Espagnols, du moins de s'enrichir plus rapidement qu'en cultivant du tabac ou en vivant de la chasse.

L'Olonnais appareilla, avec toute sa flotte, de l'île de la Tortue, le 3 mai 1667. Le lendemain, il touchait à la côte Saint-Domingue, qu'il quitta à destination de la côte sud de Cuba. Arrivés là, parmi les cayes les flibustiers s'emparèrent de tous les canots des pêcheurs de tortue cubains qui peuvent leur tomber sous la main, à dessein de les utiliser ultérieurement pour remonter le cours du San Juan de Nicaragua. Ensuite de quoi, la flotte mit à la voile pour le cap Gracias a Dios. À partir de cet instant la malchance sembla s'abattre sur l'Olonnais et ses camarades. À la hauteur du cap Gracias a Dios, le vent tomba et les courants firent dériver les bâtiments flibustiers dans le golfe des Honduras. Vauquelin, Picard et les autres capitaines auraient pu s'en tirer parce que leurs bateaux étaient excellents voiliers, mais il leur fallait attendre le Saint-Jean, celui de leur chef.

Ayant mis un mois à vouloir remonter le courant, les flibustiers furent contraints de relâcher dans le premier port venu pour se ravitailler. Guidés par ceux d'entre eux qui connaissaient bien cette côte, ils remontèrent sur leurs canots, la rivière Zague où vivait une peuplade d'Indiens surnommés Grandes-Oreilles dont ils pillèrent les habitations. De cette descente, Ils rapportèrent ainsi un peu de maïs et de la volaille à leurs navires. À leur retour, les vétérans flibustiers parmi la flotte proposèrent d'aller piller des bourgs en attendant la fin de cette saison des calmes qui ne durait que trois ou quatre mois.

Quittant la rivière de Zague, la flotte appareilla pour Puerto de Caballos où elle arriva en peu de jours et où l'Olonnais s'empara d'un navire de 24 canons. À terre, les flibustiers ne trouvèrent que quelques marchandises au bord de la mer mais rien dans les entrepôts qu'il brûlèrent. Ce fut à cet endroit qu'eurent lieu, selon le livre d'Exquemelin, les scènes de cruauté apparemment gratuites qui conférèrent à l'Olonnais une sinistre réputation. À Puerto de Cavallos, les hommes de l'Olonnais torturèrent, en effet, quelques prisonniers espagnols, et particulièrement un mulâtre qui fut mis à la question d'une manière des plus brutales, qui fut ensuite jeté pieds et poings liés à la mer. Comme Exquemelin lui-même l'explique, cela terrifia deux des camarades de la victime qui acceptèrent aussitôt de guider l'Olonnais jusqu'à la ville de San Pedro. En temps de guerre, surtout en pays ennemi où la moindre information peut décider du succès ou non de l'entreprise, de la vie ou non même des hommes, il n'y a rien là d'exceptionnel surtout à une époque où il est normal même pour la justice du royaume ou de l'état d'obtenir les avoeux des accusés par la torture. L'Olonnais avait besoin de guide et il prit les moyens habituels des gens de guerre pour les obtenir, après l'échec de moyens plus doux. Prend place ensuite le deuxième épisode de cruauté impliquant cette fois directement l'Olonnais. Celui-ci, envoyant quelques uns de ses bâtiments croiser le long de la côte, prit la direction de la petite ville de San Pedro, à la tête de 300 hommes. À trois lieues de cette place, il tomba dans une embuscade, tua ses deux guides et défit les Espagnols. Ayant interrogé ses nouveaux prisonniers, il apprit qu'il y avait deux autres embuscades sur la route de San Pedro. Faisant alors attacher à un arbre l'un des captifs, l'Olonnais lui ouvrit le ventre en présence des autres. Encore là, il n'y a rien de vraiment inhabituel ni d'exceptionnel pour l'époque, encore moins si l'on songe que la mort par pendaison ou aux travaux forcés étaient le lot de maints flibustiers qui, avec ou sans commission valide, tombaient entre les mains des Espagnols.

Reprenant la route de San Pedro, les flibustiers défirent, sur le soir, une deuxième embuscade, dont les Espagnols allèrent se retrancher derrière la troisième à deux lieues de la ville. Le lendemain, ils atteignirent la ville et l'attaque, sortant vainqueurs après un combat de quatre heures au cours duquel l'Olonnais eut 30 tués et 20 blessés. Après un séjour de quinze jours à San Pedro dont la plupart les défenseurs s'étaient enfuis, l'Olonnais proposa d'aller prendre la ville de Guatemala; ce que tous considérèrent comme une témérité, cette place pouvant lever 4000 hommes de guerre. N'ayant pas fait grand butin à San Pedro, il en demanda une rançon, mais les habitants ne purent la payer. Ayant fait mettre le feu à la ville, l'Olonnais retourna à Puerto de Caballos. Ses capitaines qui y étaient demeurés l'informèrent alors, sur le témoignage de captifs indiens, que la hourque des Honduras était attendue dans la rivière de Guatemala.

Laissant deux canots en patrouille devant la rivière Guatemala, la flotte se retira au fond du golfe des Honduras où chaque compagnie se posta sur l'une des petites cayes qui s'y trouvaient, s'occupant à radouber leur bâtiments, à pêcher la tortue ou à se rendre même dans leurs canots jusqu'à Ambergris Cay, à la côte orientale de la péninsule du Yucatán. Après trois mois sur les petites îles au fond du golfe, l'Olonnais reçut des nouvelles de la hourque. Sur l'avis de plusieurs, on décida d'attendre le moment où elle aurait déchargé sa cargaison et embarqué l'argent et on envoya des canots l'observer. Enfin, lassés d'atteindre, les flibustiers se rendirent jusqu'au lieu de son mouillage. Après avoir passé six mois aux Honduras, les flibustiers firent leur première prise d'importance, se rendant maîtres de la hourque après un bon combat contre les 60 hommes qui composaient l'équipage du gros vaisseau espagnol. Aussitôt après, l'Olonnais renvoya quelques petits bâtiments dans la baie d'Amatique pour aller prendre sa patache en vain.

Désenchantés par la tournure de l'expédition, plusieurs flibustiers s'embarquèrent en secret avec le capitaine Vauquelin sur la prise faite à Puerto de Cavallos et, prennant la mer en compagnie d'un petit bâtiment commandé par le capitaine Picard, abandonnèrent l'Olonnais. Celui-ci, avec le Saint-Jean et quelque 300 hommes, se rendit avec beaucoup de peine au cap Gracias a Dios, et, de là, aux îles del Maíz et de las Perlas. Puis il alla vers la rivière San Juan de Nicaragua. Mais il échoua le Saint-Jean sur un récif en l'approchant de la côte. Sur leurs canots, ses hommes s'en allèrent alors aux îles del Maíz où ils eurent quelques démêlées avec les Indiens de Terre Ferme qui viennent y vivre une partie de l'année. L'Olonnais renvoya aussi une partie de son monde pour aller dépecer le Saint-Jean afin d'en tirer les matériaux nécessaires pour la construction de deux barques.

Après un séjour de quelques mois sur les Islas del Maíz ou Corn Islands, l'Olonnais, remonté de deux barques, appareilla pour la rivière San Juan de Nicaragua. En la remontant, il tomba sur une troupe d'Indiens dépêchés là par les Espagnols. Il fut alors obligé de se retirer avec la perte de plusieurs des siens. Craignant de s'affamer, les flibustiers se séparèrent. Une partie alla chez les Indiens du cap Gracias a Dios puis, en tentant de rallier la Tortue, sur leur barque, ils seront capturés, dans les premiers mois de 1669, par quatre vaisseaux de guerre espagnols qui les conduiront prisonniers à La Havane. Une autre partie, à bord de la seconde barque et sous les ordres de l'Olonnais lui-même, alla à Boca del Toro (au Costa Rica). L'Olonnais voulut alors aller croiser devant Cartagena en passant par Punta Barú au sud de cette place. Mais, pour avoir des vivres, il fut obligé d'aller à terre. À cette occasion, l'Olonnais trouva la mort aux mains des Indiens du Darien, qui, selon Exquemelin, «le hachèrent par quartiers, le firent rôtir et le mangèrent». Le gouverneur Ogeron écrira, en 1669, que des 600 hommes qui avaient suivi l'Olonnais dans cette folle aventure, à peine le tiers en était revenu sain et sauf à la Tortue.

Copyright © Raynald Laprise, 2001-2004.

Bibiographie et sources

Le Diable Volant : Figures de Proue : F. L'Olonnais