Le Diable Volant

Les Archives de la flibuste

Préparation d'une expédition française pour délivrer des flibustiers prisonniers à Puerto Rico (1673)

En 1670, le capitaine flibustier François Trébutor commit un acte de piraterie contre un navire portugais, action qui lui valut d'être arrêté sur ordre du roi. Cependant, il profite du naufrage du navire du roi à bord duquel il était prisonnier, pour s'échapper. Il ne sera pas inquiété davantage pour son brigandage, d'autant plus qu'il s'est gagné l'estime du gouverneur général des Antilles françaises (voir le document 730416b). Quant au gouverneur de la Tortue, Bertrand Ogeron, dont dépend Trébutor, il ne se lasse pas de défendre le «meilleur pilote qui soit en Amérique», selon les propres mots des officiers de la marine royale en station dans la mer des Antilles. C'est ce qu'il écrit d'ailleurs au ministre Colbert dans le présent document, et un homme comme Trébutor est d'autant plus essentiel qu'Ogeron monte une expédition pour aller délivrer des Français prisonniers à Puerto Rico, et qu'en Europe la guerre vient d'être déclarée entre la France et l'Espagne (voir le document 740120c).

Le Diable Volant.

document 731001o

description : copie d'une lettre de Bertrand Ogeron (gouverneur de la Tortue et de la côte de Saint-Domingue) au ministre Jean-Baptiste Colbert, la Tortue, 1er octobre 1673.
source : Archives nationales: CAOM COL-F3 164. ff. 274-275; l'original se trouve dans CAOM COL-C9A 1.
contribution : Dominika Haraneder (2000).

Lettre de M. d'Ogeron au ministre sur son voyage à Portorico pour en retirer son monde.

De la Tortue, le 1er octobre 1673.

Monseigneur,

Je m'en retourne avec cinq cents hommes à Porteric, d'où j'ai voulu tout risquer pour me sauver dans l'espérance de retirer une partie de nos habitants, desquels quantités sont morts de faim sans les pouvoir secourir. Je vous assure, Monseigneur, qu'on me crut longtemps mort du seul déplaisir que j'en aie reçu et que le gouverneur de Porteric nous a tenu des rigueurs si grandes qu'elles ne se peuvent exprimer, particulièrement depuis qu'il a vu qu'on ne faisait aucune recherche de nous. Et je puis vous assurer que, selon toutes les apparences, cela est cause qu'il a eu dessein de nous faire tous massacrer. Les Espagnols, quand ils nous rencontrent en rien moins fort qu'eux, ne nous traitent guère plus favorablement sans faire que peu de distinction des vaisseaux de la Tortue et des vaisseaux des Isles, mais j'espère que le Roi y pourvoira. Sitôt que cette entreprise de Portoric sera finie, je ne manquerai pas de vous en informer. Et comme elle est remplie d'équité et de justice, j'espère que vous y donnerez votre approbation et c'est ce que je désire particulièrement.

Je ne manquerai pas d'apporter tous mes soins à faire retirer l'argent des nègres de Manuel Correa, à qui j'avais écrit pour le prier de venir solliciter lui-même son paiement, qui le temps rend plus difficile à retirer à cause que de la pauvreté des habitants ne fait qu'augmenter; mais je n'en aie reçu aucune réponse. Quant à la personne de Tributor, Monseigneur, je vous proteste encore une fois qu'il est impossible de lui faire faire son procès avec justice et que, pour n'avoir pas voulu prendre le vaisseau portugais, son équipage se révolta contre lui et l'y força. Comme l'affaire est vieille, j'avais prié MM. de la Compagnie de m'envoyer une lettre de cachet pour faire le procès au nommé Laforest et au nommé Ancelin, les principaux auteurs de cette révolte. Mais l'on m'a assuré que mes lettres que j'envoyais en France par les Isles et que j'adressais à M. Pellissier furent jetées à la mer avec celles que j'avais eu l'honneur de vous écrire, parce qu'elles vous informaient de plusieurs choses qui ne plaisaient pas aux officiers des vaisseaux du Roi qui en étaient porteurs. Si messieurs de la Compagnie m'envoient mon congé, je ne manquerai pas de vous informer de tout cela au mois de mai prochain, de vous porter le nombre des habitants et de vous parler de notre colonie, si vous avez la bonté de me donner un quart d'heure d'audience.

À mon retour de Porteric, il s'est trouvé, Monseigneur, à une heure de cette côte, une petite frégate commandée par le capitaine Moullin, qui avait avec lui deux autres petites frégates espagnoles de vingt-cinq à trente tonneaux. Quoique les prisonniers vérifiassent clairement que les deux frégates avaient attaqué ledit capitaine Moullin, avec ordre de ne point donner de quartier à l'équipage et de mener le capitaine à La Havanne pour y être pendu, qu'au lieu de prendre ils ont été pris, que le peu de marchandises qui était dedans eût déjà été mangé par l'équipage, j'ai néanmoins fait arrêter la marchandise et me sert des vaisseaux pour mon entreprise de Porteric. Vous m'ordonnerez, Monseigneur, de tout cela ce qu'il vous plaira, vous suppliant de me croire toujours, avec tous les respects possibles,

Monseigneur,

Votre serviteur,

Signé : Ogeron.

Le Diable Volant : Les Archives de la flibuste : années 1672-1679 : lettre du gouverneur Ogeron au ministre Colbert, octobre 1673

référence et URL : « Note et document 731001o : lettre du gouverneur Ogeron au ministre Colbert, octobre 1673. » In Les Archives de la flibuste. Québec: Le Diable Volant, 2000. [en ligne] http://www.geocities.com/trebutor/ADF2005/1672/16731001ogeron.html