Le Diable Volant

Les Archives de la flibuste

Une définition du métier de flibustier (1677)

Ici et là, l'on trouve des définitions du métier de flibustier. Celle contenue dans le présent document pourrait être facilement qualifiée de «définition par excellence». L'auteur en est Jacques Nepveu, sieur de Pouancey, venu rejoindre à Saint-Domingue son oncle le gouverneur Bertrand Ogeron en 1665, et qui y vivait depuis ce temps. Pouancey connaissait bien les flibustiers pour avoir été en course avec eux : dès son arrivée aux Antilles, il avait d'ailleurs participé à l'expédition de Maracaïbo sous les ordres de François L'Olonnais. Au moment où il rédige ces lignes, il est officiellement gouverneur depuis bientôt un an (voir la commission le nommant à ce poste). La guerre de Hollande, opposant la France aux Provinces-Unies et à l'Espagne, a donné un nouveau souffle à la flibuste française dans les Antilles. Comme l'on peut le constater à la lecture du présent extrait, Saint-Domingue est loin d'être à l'abri des attaques ennemies, c'est-à-dire néerlandaises, en dépit de ses flibustiers. En effet, Pouancey fait ici allusion à l'attaque de l'amiral hollandais Jacob Binckes contre le Petit-Goâve, le principal port de relâche des flibustiers, en juillet 1676. Cependant, les flibustiers ne sont que de peu d'utilité pour la défense de Saint-Domingue, et ils servent surtout à semer la terreur dans les colonies espagnoles voisines. D'ailleurs, comme le remarque ici Pouancey, près de la moitié des flibustiers, soit 600 hommes, se sont réunis à Saint-Domingue dès le mois de septembre suivant pour tenter une entreprise commune. Leur général, c'est-à-dire, leur commandant en chef, est alors le marquis de Maintenon, qui a près de six ans d'expérience dans la mer des Antille, d'abord comme officier de marine puis comme corsaire. Dernière précision, ce mémoire en reproduit, presque mot pour mot, un autre fait par Pouancey, à la Tortue, le 4 mai 1677, et c'est pourquoi il en est ici crédité. Son titre semble indiquer que l'auteur en est François Bellinzani, intendant de commerce et premier commis du ministre Colbert, à qui le mémoire est vraisemblablement destiné. En fait, ce financier mantouan naturalisé français, qui avait été l'un des directeurs de la défunte Compagnie des Indes occidentales et qui agissait maintenant comme liquidateur des actifs de celle-ci, en est seulement l'expéditeur, le véritable rédacteur étant sans doute l'un de ses scribes ou l'un de ceux de Pouancey.

Le Diable Volant.

document 770504p

description : mémoire sur la colonie de Saint-Domingue, ses habitants et ses flibustiers, île de la Tortue, 4 mai 1677. [extraits]
source : Archives nationales: CAOM COL-C9B 1.

Mémoire, envoyé par le sieur Bellinzani, sur les boucaniers et l'état des établissements faits à St-Domingue, 1677.

(...)

Léogane, distant de ce premier, de 6 lieues, où il y a 500 hommes portant les armes, dont partie sont armés, et 250 à 300 engagés.

Le Grand Gouave, distant de Léogane de 4 lieues, il y a environ 70 à 80 hommes, dont partie armés, et 50 à 60 engagés.

Le Petit Goave, distant du Grand Gouave de 2 lieues, a environ 600 hommes, dont partie sont armés, et environ 200 engagés. C'est l'endroit où il y a un parfaitement beau port, où toutes sortes de vaisseaux peuvent entrer en tel nombre que l'on voudra. La nature l'a fortifié pour peu qu'on veuille y contribuer, et l'on le pourra remarquer par la plan que j'en ai fait faire de la prise des vaisseaux par le général Binkes l'année passée. L'occupation de tous les habitants de ce golfe, n'est qu'à cultiver leurs terres en tabac et vivres et autres à la chasse du sanglier. Ils ont communication les uns aux autres aisément par de grands chemins.

Il y a, à 7 lieues du Petit Gouave, deux cantons nommés Nippe et le Rouchelot, où il y a environ 70 à 80 hommes portant les armes, et 30 à 40 engagés. Ils peuvent communiquer par terre avec ceux du Petit Gouave, mais avec beaucoup de peine. Ils sont occupés au tabac, vivres et chasse du sanglier.

La Grande Ance, distante d'environ 12 lieues du quartier ci-dessus, que l'on n'a communication que par mer, a environ 90 hommes portant les armes, et environ 40 a 50 engagés. Ils s'occupent au soin du tabac, vivres et chasse des boeufs et sangliers.

L'île à Vache, distante d'environ 50 lieues de la Grande Ance, est le dernier endroit où les Français fréquentent. Il n'y a que 10 à 12 habitants qui ne s'occupent qu'à la chasse et à faire des vivres pour fournir à des corsaires, où ils s'assemblent ordinairement lorsqu'ils font quelque projet, et comme il y a audit lieu des bestiaux, ils y chassent pour s'envituailler. Ladite île est grande d'environ 10 à 12 lieues, distante de 2 à 3 de la Grande Terre. Comme le dénombrement des gens n'a jamais été fait, il est impossible d'en dire le nombre positivement, et je suis assuré qu'il s'en trouverait un plus grand nombre que ce que je déclare.

Il y a, outre cela, environ 1000 ou 1200 hommes qu'on appelle flibustiers, qui sont ceux qui vont ordinairement en courses et aux descentes sur les Espagnols et qui sont des braves gens très bien armés. Il est impossible d'en dire précisément le nombre, mais par l'expérience que j'ai, je crois qu'il y a ce nombre, étant à ma connaissance qu'il en est parti une flotte, dont le général est le marquis de Maintenon, de 600, et il y avait outre cela 2 à 3 corsaires séparés, sans ceux qui ne se sont point embarqués. Leur manière de vivre est toute particulière. Ils ne vont en descentes sur les Espagnols et en courses que pour avoir de quoi venir boire et manger au Petit Goave et à la Tortue, et n'en partent jamais tant qu'il y a du vin et eau-de-vie ou qu'ils aient de l'argent ou des marchandises ou crédit pour en avoir. Après quoi ils font choix du capitaine ou bâtiment qui leur convient le mieux, sans en épouser aucun, car ils n'embarquent que pour 8 jours de vivres ordinairement. Ils quittent partout où il leur plaît. Ils obéissent très mal en ce qui regarde le service du vaisseau, s'estimant tous chefs, mais très bien dans une entreprise et exécution contre l'ennemi. Chacun a ses armes, sa poudre et ses balles. Leurs vaisseaux sont ordinairement de peu de force et mal équipés et ils n'ont proprement que ceux qu'ils prennent sur les Espagnols.

Il y avait à la Côte, le mois de septembre dernier que j'en suis parti, 10 à 12 corsaires, tant petites frégates que barques, sans y comprendre divers canots avec quoi ils vont souvent en courses et surprennent des vaisseaux de nuit dans le port et aux rades. Si l'on avait quelque dessein de se servir des flibustiers et de leurs vaisseaux, il ne serait pas difficile de les assembler en envoyant préalablement un avis à M. de Pouancey, gouverneur, qui donnerait les ordres pour envoyer dans les lieux qu'ils fréquentent ordinairement, et les uns aux autres se donneraient cet avis.

Le Diable Volant : Les Archives de la flibuste : années 1672-1679 : extraits d'un mémoire sur les boucaniers de Saint-Domigue, mai 1677

référence et URL : « Note et document 770504p : extraits d'un mémoire sur les boucaniers de Saint-Domigue, mai 1677. » In Les Archives de la flibuste. Québec: Le Diable Volant, 2000. [en ligne] http://www.geocities.com/trebutor/ADF2005/1672/16770504pouancey.html