Le Diable Volant

Les Archives de la flibuste

Le naufrage de l'île d'Avés (1678)

À la fin 1677, le vice-amiral de France ès mers du Ponant, le comte Jean d'Estrées, entreprend sa deuxième campagne consécutive en Amérique. À l'exemple de sa précédente expédition, la cible n'est pas l'Espagnol, mais plutôt les Néerlandais, le principal adversaire de la France dans la guerre qui sévit alors en Europe. La première partie de la campagne se déroula au mieux : prise du comptoir négrier de Gorée en Afrique, puis de l'île antillaise de Tobago, où il détruisit d'ailleurs les restes de l'escadre néerlandaise de l'amiral Binckes. D'Estrées passa ensuite aux Petites Antilles françaises, d'où il envoya quérir l'assistance du gouverneur de Saint-Domingue, le sieur de Pouancey, et des flibustiers de cette colonie. Aussitôt informé de la requête du vice-amiral, Pouancey rappelle à Saint-Domingue le sieur de Grammont et quelques autres capitaines qui croisaient alors au sud de Cuba. En tout, les flibustiers seront environ 1200, embarqués dans une douzaine de bâtiments, à accompagner leur gouverneur à l'île Saint-Christophe. Là, d'Estrées décide de conduire sa puissante flotte contre Curaçao, île néerlandaise dont les corsaires mettent à mal depuis le début de la guerre les navires marchands français et dont les habitants font un lucratif commerce sur les esclaves avec les colonies espagnoles voisines. Confiant comme à son habitude, il ordonne de mettre le cap sur l'îlot d'Orchilla. Certains de ses officiers lui conseillent à maintes reprises de prendre un pilote avec l'expérience de ces eaux traîtresses. Mais d'Estrées, fier et hautain, repousse ces avis. Et, dans la soirée du 11 mai 1678, la catastrophe se produit. D'Estrées, par son obstination, avait engagé sa flotte sur les dangereux récifs de l'île d'Avés. Le lendemain, sept vaisseaux du roi, trois bâtiments de transport et trois flibustiers gisaient éventrés sur les récifs; près de 500 hommes périrent noyés. Aidé par les flibustiers, d'Estrées réussit à sauver le reste de son escadre avant de relâcher au Petit-Goâve et de rentrer en France. La relation reproduit ici décrit cette catastrophe. Son auteur, Nicolas Le Febvre de Méricourt, était un officier de la marine royale, et commandait le vaisseau amiral du comte d'Estrées : il n'est guère tendre envers son chef. Nous avons fait suivre la relation principale de Méricourt d'un abrégé de celle-ci, qui donne quelques détails supplémentaires sur cette affaire. Quant à Pouancey, il regagnera Saint-Domingue aussitôt après la catastrophe, mais il laissera Grammont et quelques autres capitaines sur le lieu du naufrage, avec ordre d'y sauver les hommes demeurés sur Avés faute de bâtiments pour les transporter. Grammont exécutera ponctuellement sa mission et rachetera partiellement la perte subie par les flibustiers à Avés en menant plusieurs centaines d'entre eux contre les établissements espagnols du lac de Maracaïbo (voir le document 781231g).

Le Diable Volant.

document 780602m

description : relation du naufrage à l'île d'Avés de la flotte commandée par le comte d'Estrées, adressée à Jean-Baptiste Colbert marquis de Seignelay par le capitaine Nicolas Lefebvre de Méricourt, Petit-Goâve, 2 juin 1678; suivi d'un abrégé de ladite relation daté du 5 août 1678.
source : Archives nationales: CHAN MAR-B4 8, ff. 261-274.

Relation du naufrage de l'escadre des Isles, arrivé à l'île des Oiseaux, au mois de mai 1678, par le sieur de Méricourt, avec sa lettre du 3 juin 1678.

La perte que monsieur le vice-amiral vient de faire est trop grande pour la passer sous silence, comme je fis l'action de l'an passé à Tabago. Monseigneur le marquis saura donc, s'il lui plaît, que :

Le 5 mai, étant mouillés à la rade de Saint-Christophe, M. le vice-amiral me fit l'honneur de me dire de demander à un nommé Jean Donce ce que c'était que les mouillages des rades de Porto Rico et Curaçao. Ce qu'ayant fait, je rentrai avec le même Donce chez M. le vice-amiral, auquel je pris la liberté de dire ce que je venais d'apprendre, qui fut que, une lieue au vent de Porto Rico, il y a une rade pour mouiller plus de deux cents bâtiments, à 15, 20 et 30 brasses d'eau, bon fond; pour Curaçao, qu'il est plus difficile parce qu'il n'y a que de mouillage qu'à une anse nommée Sainte-Barbe, qui est environ à deux lieues au vent du fort, où il ne peut mouiller que 18 ou 20 bâtiments, grands et petits, une ancre à six brasses d'eau tout proche de terre, et l'autre à cinquante brasses d'eau, après cela plus de fond, et derrière les navires, assez près d'un vent de sud-est, des rochers escarpés. Le même Donce dit que, trois lieues sous le vent du fort, l'on peut encore y mouiller quelques petits bâtiments, desquels l'on peut aller à terre avec une planche, n'y ayant pas de fond plus au large.

Cet homme congédié, je pris la liberté de dire à M. le vice-amiral que le commencement de la campagne lui aura été fort heureux, que je ne savais pas son dessein, et ne le voulais savoir que lorsqu'il le souhaiterait, mais que s'il n'entreprenait pas quelque place difficile pour la sûreté des navires, ni éloignée de notre route comme Curaçao, vu même que la saison s'avançait fort, que ce ne serait pas mal fait. Il me répondit, un peu ému et quasi prêt à s'emporter, qu'il n'avait pas encore déterminé où il voulait aller, que c'était son affaire, qu'il fallait que je me laissasse conduire, et que j'étais trop timide. Je pris encore la liberté de lui dire qu'il n'avait pas un pilote dans son bord qui eût aucune connaissance aux îles du sud où est Curaçao, que pour moi je n'y connaissais rien du tout. Il me repartit en colère: «Encore une fois, laissez-vous conduire, j'aurai des pilotes, comme en avaient ceux qui firent les premières découvertes», et qu'il voulait appareiller à minuit. L'heure venue, j'entrai dans la chambre de M. le vice-amiral et lui demandai s'il était encore dans le dessein d'appareiller. Il me dit que oui, et d'aller du côté de la Guadeloupe. Le jour venu, M. le vice-amiral nous dit, sur le pont, qu'il voulait aller à Curaçao, et que l'on mît le signal de M. le marquis de Grancey pour l'appeler, afin de le lui dire; ce qui fut fait. Ensuite M. le vice-amiral commanda que l'on fît route pour Orchille et la donna aux pilotes, ainsi que l'on pourra voir par le journal de ceux dont les navires n'ont pas péri. Je pris la liberté de représenter à M. le vice-amiral qu'il serait plus sûr, selon moi, d'aller terrir à la Marguerite, qui passe pour être fort saine, tant pour assurer la navigation que pour éviter les dangers des îles qui sont sous le vent. Il me répondit qu'il ne voulait pas prendre un si grand détour et que ce serait trop perdre de temps. J'osai encore lui dire que, vent arrière comme il est là, et le courant, c'est un chemin qui est bientôt fait, et que la navigation serait bien plus sûre. Il me repartit de ne me pas mettre en peine et de laisser aller à la route qu'il avait donnée, et que c'est une autre mer où il n'y a pas de courants comme aux îles du vent.

Le lendemain je demandai à M. le vice-amiral quand il lui plairait de faire venir le pilote qui connût les terres où nous allions. Il me commanda de faire mettre le pavillon de conseil pour appeler les capitaines de bord, ce qui fut fait. Il ne fut pourtant mis aucune chose en délibération. M. le vice-amiral fit seulement savoir son dessein pour la descente, pour le partage des prises et pour faire un ban dans chaque vaisseau afin que tout le butin fût rapporté à la masse à peine de la vie. Ensuite chacun songea à se retirer à son bord. Et comme je m'informai des pilotes experts pour le pays où nous allions, et que M. le vice-amiral n'y songeait pas, quoiqu'il m'eût fait l'honneur de me le dire, j'appris qu'il y en avait un au bord de M. de La Clocheterie et un autre chez M. le chevalier de Nesmond. Je fus le dire à M. le vice-amiral, qui me dit qu'il les ferait venir le lendemain, parce que ces messieurs s'en allaient et qu'il voulait employer le temps. Je courus pourtant à l'échelle, où je trouvai encore M. le chevalier de Nesmond, auquel je dis qu'il fallait qu'il prêtât son pilote à M. le vice-amiral, parce qu'il allait devant, et qu'il n'en avait aucun expert en ce pays. Il me témoigna qu'il ne le ferait pas avec plaisir, et dit à M. Delestrille qu'il avait tort de m'avoir dit qu'il en avait un.

Le lendemain, je pris encore la liberté de demander à M. le vice-amiral s'il ne jugeait pas à propos de faire venir un pilote à son bord parce que cela me tenait fort au coeur. Il me répondit d'appeler M. le chevalier de Nesmond avec le sien, ce qui me réjouit fort. Ils vinrent à bord, s'entretinrent avec le vice-amiral et ensuite il les renvoya. Je n'en ai pas su la raison, si ce n'est que M. le vice-amiral se sentit assez capable.

Le lendemain, j'osai encore prendre la liberté de dire à M. le vice-amiral (l'on ne lui parle qu'en tremblant, tant l'on a de peur qu'il ne s'emporte, car il dit des choses si piquantes que l'on en meurt presque de chagrin) de faire venir à son bord le pilote de M. de La Clocheterie, qui passe encore pour plus expert que l'autre. Il me fit l'honneur de me dire de faire mettre son signal pour le faire venir avec son pilote. Ce qu'ayant fait et amené les huniers afin de lui aider à nous joindre, je descendis à la grand chambre, d'où étant remonté peu de temps après, je trouvai qu'on hissait les huniers tout haut et que l'on déferlait la civadière, ce qu'on ne fait jamais quand l'on appelle quelqu'un qui est derrière soi. Je demandai qui avait commandé cette manoeuvre. L'on me dit : M. le vice-amiral. Je lui fis dire que M. de la Clocheterie ne nous pourrait pas joindre, et qu'au contraire il demeurait bientôt de l'arrière. Il me repartit qu'il voulait employer le temps et que le lendemain il leur parlerait à tous après la hauteur. Je sors, et me promenant sur le pont, rêvant à tout ce que faisait M. le vice-amiral, un M. Le Coreur-Mareuil (qu'il avait pris à Saint-Christophe et fait embarquer sur son bord, et qui s'entretenait souvent avec lui en particulier sur les cartes) quitta M. le vice-amiral, m'accosta et me dit avec un rire innocent qui me déplut fort : «N'appréhendez point tant, nous vous mouillerons bien.» Je lui repartis : «Vous connaissez donc ces pays-ci?» Il me répondit : «Un peu. Il n'y a pas fort longtemps que j'y étais.» Je lui repartis : «Tant mieux, vous me réjouissez fort.» Cela me fit conjecturer que M. le vice-amiral avait pris ce monsieur pour le mener et qu'il ne le voulait pas dire, se voulant peut-être attribuer son savoir, car il s'étudie, autant qu'il peut, à faire connaître qu'il est très habile homme de mer.

La hauteur prise, M. le vice-amiral fit, comme à son ordinaire, faire le point à ses pilotes, point qu'il appelle ensuite le sien, car, pour moi, comme il est très persuadé de mon peu de savoir, il ne me fait guère souvent cet honneur-là. Ils se trouvèrent, et moi aussi, à 20 et 25 lieues au nord-nord-est d'Orchille, un peu est, si bien qu'au sud-sud-ouest nous devions terrir à Orchille, qui passe pour être haute et saine. Il n'y eut que Bourdenave, pilote, qui se trouva beaucoup plus ouest parce, disait-il, qu'il avait donné toute sa route au sud-ouest. M. le vice-amiral le gronda fort et me dit tout haut comme j'entrai chez lui : «Ce coquin me vient toujours dire des sottises», et le fit sortir rudement. Je n'eus rien à répondre à cela, ne sachant pas qui avait raison. La suite nous a fait voir que c'était le pilote, quoique jeune.

Ensuite M. le vice-amiral fit passer tous les capitaines derrière lui et leur demanda où se croyaient leurs pilotes. Il se trouvèrent presque tous comme les nôtres mais en passant comme cela, l'on n'a pas le temps de se bien expliquer, ni de se bien faire entendre. Cela fait, il fut résolu de faire le sud-sud-ouest avec seulement les huniers tout bas toute la nuit pour aller le lendemain trouver Orchille, qui passe pour saine et haute; le vent était est-sud-est.

Environ à neuf heures du soir, comme je recommandai à M. d'Armanville de faire faire bon quart devant comme à l'ordinaire, les gardes dirent : «L'on tire des coups de mousquet devant nous», et ensuite du canon qui partait d'un petit bâtiment flibustier. Nous jugeâmes aussitôt que c'étaient des dangers sous l'eau parce que nous ne voyions point de terre, ce qui nous obligea de hisser avec toute la diligence possible les huniers, amurer la misaine, border l'artimon et donner vent devant pour mettre le cap au nord-nord-est d'où nous venions, ce qui fut fait avec assez de diligence. Étant virés et les signaux faits à l'ordinaire, nous nous crûmes parés. Nous trouvâmes tous les navires qui nous venaient suivre devant nous, tellement qu'allant du lof pour les uns et arrivant pour les autres afin d'éviter les abordages, nous nous trouvâmes douze touchés sur des rochers sans voir de terre et savoir où nous étions. Nous amurâmes la grande voile pour essayer de nous parer par le moyen de la vague qui était grosse, mais cela nous fut inutile parce que nous remarquâmes que cette vague, le vent et les courants, qui sont, comme j'ai dit, toujours d'un côté, nous jetaient sur les brisants que nous aperçûmes assez près de nous. L'équipage commença à s'étonner, se voyant échoué sur des bancs de roches et ne voyant point de terre. Nous les rassurâmes le mieux que nous pûmes en lui faisant serrer les voiles, pendant que, de l'autre côté, l'on préparait une ancre pour se porter au côté du vent afin d'essayer de remettre le navire à flot. M. le vice-amiral commanda que l'on mît son canot à la mer avec beaucoup de diligence, où étant il s'y embarqua et emmena avec lui MM. Patoulet, Chabossière et le major. Je les priai de prendre un pilote pour sonder où nous avions dessein de porter l'ancre, ce qu'ils firent. Étant revenus, ils nous dirent qu'à une longueur de câble, au vent, il y avait huit brasses d'eau. Je priai M. le vice-amiral de faire nager la grande chaloupe, où était l'ancre et les grelins, avec son canot, ce qu'ils firent. Ayant bien filé la moitié du grelin, nous remarquâmes qu'ils n'allaient point de l'avant, et qu'au contraire ils dérivaient sur les dangers, ce qui nous obligea de les rehaler à bord, où l'on remit tout de nouveau les grelins dans la chaloupe pour essayer encore une fois de porter cette ancre, et mîmes le canot de M. Patoulet à la mer pour aider aussi à nager la chaloupe, à quoi l'on réussit. L'ancre mouillée, nous virâmes mais inutilement parce que, comme j'ai dit, le vent, la vague et le courant, jetaient de plus en plus le navire sur les dangers, de manière que nous vîmes avec beaucoup de regret et de déplaisir nos efforts et nos travaux inutiles. Nous tînmes conseil pour savoir si nous couperions les mâts. Les plus fortes voix furent de ne pas les couper, alléguant que le navire, n'étant plus lié par les haubans, s'ouvrirait plus tôt et que nous serions tous noyés. Nous nous contentâmes donc d'amener les vergues et les mâts de hunes. Dans toutes ces entrefaites, le capitaine Paris ayant dit tout haut que tout ce que nous faisions était autant de peine perdue et que jamais le navire n'en relèverait, je ne laissai pourtant de faire tenir les matelots aux pompes, et j'occupai les soldats à porter du pain dans la grande chambre et dans la chambre du conseil, leur disant qu'il n'y avait rien à craindre, et que ce qui restait de nos navires nous viendrait sauver.

Dans ces entrefaites, voyant que le navire se donnait de si grandes secousses qu'on ne pouvait se tenir debout, je descendis au fond de cale pour voir s'il y avait de l'eau dans le puits, et remarquai l'endroit où le navire travaillait le plus. J'entendis comme le navire se redressait du côté du vent, où il se touchait beaucoup à la lame : il rencontrait un rocher à l'endroit du grand mât, contre lequel il frappait d'une si grande force qu'on eût dit qu'à tout moment il allait s'ouvrir et le devant quitter le derrière. Je remontai en haut, et craignant qu'il ne s'ouvrît, comme il le fit environ sept heures après, et qu'en se jetant les uns sur les autres dans la chaloupe, nous courions risque d'être tous noyés, je résolus donc, voyant une si grande consternation dans l'équipage, de prendre mon parti avant qu'il ne fût jour. Pour cet effet, je songeai aux moyens de m'embarquer dans la chaloupe, n'ayant que celle-là, et avec moi les officiers qui restaient à bord et ce que nous pourrions porter de matelots, et d'attendre le jour, qui n'était pas loin auprès du navire. Pour le faire avec moins d'éclat, je dis tout bas aux officiers l'un après l'autre : «Il ne fait plus bon ici. Prenez vos épées comme si vous vouliez faire pomper et porter du pain dans les chambres, et peu à peu vous rangez du côté de l'échelle, où nous ferons venir la chaloupe.» Et comme trop de gens bien étonnés nous observaient, je dis tout haut : «Il faudrait que quelqu'un allât savoir de M. le vice-amiral (qui n'étais pas fort loin) si nous ne tiendrons pas encore quelque conseil.» M. de La Bossière, comprenant ce que je voulais dire, me dit : «Si vous voulez, je l'irai demander à M. le vice-amiral.» À quoi ayant consenti, il s'embarqua et fut du côté où était le canot. Étant de retour, il m'appela et me dit tout haut : «M. le vice-amiral dit que vous veniez avec les officiers pour lui parler», ce qui facilita un peu notre embarquement. Je fis donc descendre les officiers, et comme je reconnus que la chaloupe s'emplissait trop, je m'embarquai, et restai près le navire jusqu'à ce qu'il fût grand jour. M. de La Chabossière se mit dans le canot de M. Patoulet et rentra dans le navire pour quelque chose qu'il y avait à faire. Cependant nous entretenions toujours l'équipage dans l'espérance que tous nos navires n'étaient pas perdus et que nous allions les sauver tous.

Le jour venu, nous vîmes déjà trois petits bâtiments sur le côté et équipages à la nage, et des brisants à perte de vue qui ne sont point marqués sur les cartes; de l'autre côté la mer, et à un quart de lieue de là un petit îlot fort bas, et au vent deux petits bâtiments flibustiers. M. le vice-amiral alla au plus près. Nous prîmes encore une partie des matelots qui étaient sur les préceintes afin de nous bien charger, et allâmes après lui à dessein de décharger la chaloupe et ensuite de retourner sauver autant de l'équipage que nous pourrions, car pour des meubles l'on y songeait guère. Étant arrivés au bâtiment de M. le vice-amiral, il nous dit d'aller à l'autre, que le sien était trop petit. Ce qu'ayant fait, je m'y embarquai et fis débarquer tous les gens, à la réserve de six matelots et de MM. de La Roque et Des Augers, enseignes, auxquels je dis d'aller quérir une chaloupe de monde. Cependant, j'allai faire rester le flibustier bord sur bord pour les attendre, et qu'ensuite j'irais à leur place. Étant partis, je demandai aux flibustiers s'ils savaient où nous étions. Ils me dirent que oui, qu'ils y venaient souvent, et que s'ils eussent su que M. le vice-amiral n'eût pas eu de gens de pratique pour ce pays-là, ils se seraient offerts pour le conduire, qu'ils faut des praticiens, et que l'on ne navigue pas en ce pays-là par la hauteur, que le lieu où nous étions perdus s'appelle les récifs d'Aves, qu'il tiennent plus de quatorze lieues de pays, qu'il ne se passe pas d'année qu'il ne s'y perde des navires et qu'il y en a dont l'on entend jamais parler des équipages, et que si nous avions échoué trois lieues plus au vent, nous n'aurions guère sauvé de monde, et que si les navires ne s'ouvraient pas, il nous allaient donner le moyen et nous aideraient à sauver tous nos équipages, que cependant ils ne pouvaient pas rester là davantage parce qu'ils pourraient se perdre sur quelque récif écarté, que je les laissasse faire, qu'ils m'allaient mener tout contre les navires. Ils furent entre des récifs mouiller au sud-ouest du petit îlot, à deux brasses d'eau, sable mêlé de roches à fleur d'eau. Ils me dirent qu'ils fallait porter tous nos gens sur l'îlot, où il y a de l'eau, et là attendre quelque navire pour les prendre. Pour cet effet, M. d'Armanville se mit dans leur canot et fut avec eux. Moi, je me mis dans la grande chaloupe à la place de MM. de La Roque et Des Augers, et je l'armai de flibustiers. Ayant mis l'équipage à l'îlot, M. de Combe, ingénieur, me voulut accompagner; il ne me quitta pas que tout l'équipage ne fût presque sauver. Étant arrivés près les récifs où les navires étaient perdus, nous trouvâmes dessus, à la nage et sur les pièces de bois et autres choses, quantité de soldats et matelots du Terrible, parce qu'il venait de s'ouvrir. Nous en prîmes près de cent dans la chaloupe et les portâmes à l'îlot. Ensuite, nous retournâmes jusqu'à cinq voyages, et mîmes le tout sur l'îlot, à la réserve de deux qui furent noyés et quelques uns qui se sauvèrent sur des ras.

Quand l'équipage du Terrible fut sauvé, comme ce fut le premier des navires de guerre qui fut rompu, je sauvai encore plus de cent hommes des autres navires et aidai à MM. les chevaliers de Nesmond et de Flacourt, qui n'avaient que leurs canots, à sauver les leurs. Ensuite, j'allai trouver M. le vice-amiral au Duc, avec une chaloupée de 90 hommes, laissant le Terrible, qui n'avait plus sur l'eau que son mât de beaupré et son épaule de bâbord.

S'il y avait quelque chose à redire à cette grande perte, ce serait, à mon jugement, que M. le vice-amiral s'étant vu heureux aux deux premières entreprises, a beaucoup tenté la fortune à la troisième et trop présumé de son savoir ou de son conseil que j'ignore, car pour les gens qui ont un peu de pratique, il en prend très peu, se croyant un des plus habiles hommes de la mer, et que personne n'en sait plus que lui, ainsi qu'il m'a fait l'honneur de me dire plusieurs fois, quand je m'ingérai de lui représenter quelque chose ou de lui citer pour exemple quelque ancien capitaine. Cependant, le peu que j'ai de connaissance me fait voir qu'il n'en sait pas encore assez pour mener une escadre, ni même un navire, quoiqu'il m'ait fait l'honneur de me dire plusieurs fois que jamais personne ne se mêlera du détail de son navire que lui. S'il voit que ses capitaines, pour suppléer à leur peu de savoir, prennent quelque précaution, il appelle cela timidité. Mais qui lui oserait représenter la moindre chose, ni même à un capitaine de vouloir faire son devoir, il se pourrait assurer que cela serait suivi de grandes rebuffades. Il m'en a bien pensé coûter la vie, après deux mois de maladie que le chagrin qu'il me donna m'avait causé, me disant que si j'étais assez hardi pour remuer la moindre chose dans son vaisseau sans sa permission, qu'il m'interdirait, me chassant de sa chambre avec des emportements si grands qu'ils étaient capables de me faire mourir. J'avais beau le supplier de me faire l'honneur de me donner ses ordres, et ensuite si je ne les exécutais pas et ne lui en rendais pas bon compte, il ferait ce qu'il jugerait à propos là-dessus. Là-dessus il s'emportait tellement qu'il me fallait sortir au plus vite et être quelquefois, de chagrin, deux jours sans pouvoir ni boire ni manger. J'avais résolu, si je pouvais acquérir quelque gloire, de me taire et de demander pour toute récompense qu'on ne me fît jamais l'honneur de me faire servir sur le vaisseau de M. le vice-amiral. Je ne crois point que le purgatoire soit si rude. MM. Patoulet et de Combe, ingénieurs, ont été témoins d'une partie de ces vérités.

J'ajouterai encore que M. le vice-amiral, pour faire connaître sa capacité au petit peuple, affecte de changer de route à l'insu de ses capitaines, le disant seulement à ses pilotes ou timoniers, mais je n'aurais jamais fini si j'entreprenais de tout dire sur ce sujet.

À bord du Duc, à la rade du Petit-Goâve, ce 2 juin 1678.

Méricourt.

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5 août 1678.

Relation du naufrage de M. le vice-amiral à l'île d'Aves par le sieur de Méricourt, jointe à la lettre de M. de Méricourt.

Abrégé de ce que je me suis donné l'honneur d'écrire à Mgr le marquis touchant la perte qu'a faite M. le vice-amiral de son vaisseau Le Terrible, et que je prendrai la liberté de dire à Mgr devant M. le vice-amiral, quand il lui plaira, d'autant plus que je crois qu'il y va du service du Roi, et que l'écrit que porte M. le chevalier de Flacourt ne contient pas la vérité. Aussi lui dis-je que je ne le signerais pas.

Premièrement, je n'ai eu que le nom de capitaine du vaisseau. M. le vice-amiral a voulu en faire les fonctions, et me menaça plusieurs fois de m'interdire, même devant M. Patoulet, si je me mêlais de la moindre chose du détail de son vaisseau sans sa permission, mais avec des paroles si violentes que j'en conçus un chagrin mortel, duquel je pensai mourir après une longue maladie, et dont je ne fais que recouvrer ma parfaite santé.

Quand j'osais lui représenter quelque chose que je croyais utile, il me rebutait bien fort, me disant : «Est-ce que je ne sais pas cela?», et d'autres fois (parce que cela est arrivé plus de dix fois) : «Mettez-vous en tête une fois pour toutes que je sais cela comme vous et qui que ce soit de la marine, et peut-être mieux», en me mettant quelques fois par le bras hors de sa chambre en me disant : «Laissez-vous conduire, ce sont mes affaires.»

Quand le bruit courut que M. le vice-amiral allait à Curaçao, je pris la liberté de lui dire que c'est une méchante rade, où il ne peut tenir, à ce que me dit un nommé Jean Donce, que 18 ou 20 bâtiments, grands et petits, et que celle de Porto Rico est très bonne. Il se fâcha un peu, me disant qu'il ne fallait pas s'ingérer de lui donner des avis, qu'il dirait sous voile où il voulait aller, et qu'il voulait appareiller à minuit, qui était du 5 au 6 mai, et donna la route par la Guadeloupe.

Le lendemain, étant sous voile, le travers de Nevis, M. le vice-amiral dit que l'on appelât M. le marquis de Grancey pour lui dire qu'il avait résolu d'aller à Curaçao, et donna la route à ses pilotes au sud-sud-ouest.

Je pris la liberté de lui représenter de faire le sud pour aller trouver l'île Blanc, qui est devant la Marguerite, afin d'assurer sa navigation, et vu que là est l'embouquement ordinaire entre la Tortue et Orchille à ce que disent ceux qui ont navigué en ces pays-là.

M. le vice-amiral me repartit : «Je ne veux pas faire un si grand tour», et qu'il avait des raisons pour cela. Je lui répondis que le vent et le courant, qui sont toujours de même côté en ces mers-là, c'est un chemin qui est bientôt fait. Il me dit : «C'est une autre mer où il n'y a pas de courant et plus facile à naviguer», et que je me laissasse conduire une fois pour toutes en me menant à sa porte. J'osai lui dire encore : «Vous n'avez point de pilote qui connaisse ce pays-là.» Il se fâcha et me dit : «J'en aurai!»

Le lendemain, je pris la liberté de dire à M. le vice-amiral qu'il se souvînt, s'il lui plaisait, de faire venir un pilote expérimenté. Il me repartit de mettre le pavillon de conseil pour appeler les capitaines. Il ne fut pourtant mis aucune chose en délibération. M. le vice-amiral donna ses instructions, signa au major pour les donner au capitaines, qui étaient le commandement des troupes et ne pas piller.

M. le comte de Sourdis prit une carte pour raisonner avec d'autres sur la route, mais M. le vice-amiral la referma, disant : «Nous savons cela», et comme quelques uns voulurent apporter quelques difficultés à cette entreprise, M. le vice-amiral dit : «Il n'en faut apporter aucune. C'est l'ordre du Roi.» Cela ferma la bouche à tous. Ensuite, comme chacun se disposait à s'en retourner et que M. le vice-amiral ne parlait point de pilote expérimenté pour nous mener, je m'informai qui en avait. J'appris que M. le chevalier de Nesmond en avait un et M. de La Clocheterie un autre. Je fus le dire à M. le vice-amiral, qui me répondit : «À demain, ces messieurs s'en vont.» Je cours cependant à l'échelle, où je trouvai encore le chevalier de Nesmond, auquel je dis : «Il faudra que vous prêtiez votre pilote à M. le vice-amiral, parce que les siens n'ont pas été en ce pays-ci.»

Le lendemain, je demandai à M. le vice-amiral si ne souhaitait pas faire venir un pilote à son bord. Il me répondit d'appeler M. le chevalier de Nesmond avec le sien, ce qui fut fait. Après que M. le vice-amiral leur eut parlé, il les renvoya. Cela me fit connaître qu'il ne l'avait pas trouvé assez habile.

Le lendemain, je pris encore la liberté de dire à M. le vice-amiral, puisqu'il n,avait pas gardé l'autre pilote, que M. de La Clocheterie en avait un qui passait encore pour plus expert que l'autre, s'il ne jugeait pas à propos de le faire venir, vu même que M. de La Clocheterie s'était offert de le piloter. Il me repartir qu'on mette son signal pour l'appeler avec son pilote, ce qui fut fait, et les huniers amenés, tant pour lui faire mieux voir son signal que pour lui aider à nous joindre. M. de La Clocheterie n'était plus qu'à deux longueurs de câble et faisait déjà embarquer ses gens dans sa chaloupe pour venir à bord, le croirait-on si on ne l'avait vu, l'impatience pour M. le vice-amiral, ou soit qu'il se sentît assez capable ou qu'il eût quelque mémoire de ce qui était le meilleur à faire, il fait hisser les huniers, mettre la civadière dehors, et laisse là M. de La Clocheterie, ce qui me surprit fort, mais je n'osai lui parler, de crainte de quelque rebuffade. Je lui dis seulement : «Ce navire ne nous joindra pas, Monsieur.» Il me repartir : «Je le sais bien. Qu'on ôte son signal. Je veux employer le temps, et je leur parlerai demain après la hauteur.»

Je sors et me promène sur le point, rêvant fort triste, lorsqu'un nommé M. Mareuil-Coreur, que M. le vice-amiral avait pris à Saint-Christophe, et qui s'entretenaient souvent ensemble sur les carte, m'accosta, et me dit : «N'appréhendez point tant. Nous vous mouillerons bien.» Je regardai cet homme et lui dis : «Vous connaissez donc ces pays-ci, Monsieur?» Il me repartit : «Oui, et il n'y a pas longtemps que nous y étions encore.» Je lui repartis : «Vous me faites grand plaisir parce que je ne voyais pas ici un homme qui eût aucune connaissance de ces terres.» Cela me fit conjecturer que M. le vice-amiral avait pris cet homme pour le mener et qu'il voulait s'en attribuer le savoir, car il aime fort à passer pour habile homme de mer.

Le lendemain, la hauteur prise, M. le vice-amiral fit faire le point à ses pilotes dans sa chambre à son ordinaire. Les premiers se trouvèrent à 25 lieues au nord-nord-est d'Orchille, ainsi que je sus dans la suite. Et comme j'allais dans la chambre de M. le vice-amiral pour apprendre ce qui se passait, je rencontrai un troisième pilote nommé Bourdenave, qui en sortait en pleurant. Je lui demandai : «Qu'avez-vous?» Il me dit : «À cause que je me fais plus de l'avant que les autres pilotes et que je donne plus de dérive, M. le vice-amiral me querelle à son ordinaire et me menace. Je suis un pauvre garçon qui fait ce que je puis.» J'entrai chez M. le vice-amiral, qui était en colère, et me dit : «Ce coquin de Bourdenave me vient toujours dire des sottises. Je le chasserai. Il fait une route au diable je ne sais où.» Et comme je ne savais qui avait raison, je n'osai rien répondre de crainte de m'en attirer autant.

Cela fait, M. le vice-amiral fit signal pour faire passer tous les navires derrière lui. Après qu'il leur eut parlé, il fut résolu de ne pas forcer voile la nuit, et d'aller seulement avec deux huniers seulement sur le ton au sud-sud-ouest pour trouver Orchille le lendemain.

À 9 heures du soir, comme l'on faisait bon quart de vent, afin que si l'on était plus de l'avant que l'on ne croyait et que l'on vînt à voir l'île, nous remissions le cap au large, l'on entendit devant nous des coups de mousquet et de canon, ce qui nous fit connaître que c'était terre. Nous hissâmes les huniers, amurâmes la misaine, bordâmes l'artimon et donnâmes vent devant pour retourner d'où nous venions, les signaux faits pour les autres navires afin qu'ils virassent aussi. Nous n'eûmes pas deux longueurs de navire en allant au lof pour l'un et à rive pour l'autre, afin d'éviter des abordages, que nous nous trouvâmes 9 ou 10 les uns près les autres touchés sur des bancs de roches, sans voir terre ni savoir où nous étions. Nous amurâmes la grande voile pour essayer de parer à l'aide de la lame ou vague mais inutilement. Elle ne servait qu'à nous jeter de plus en plus avec le courant sur le banc. Voyant nos espérances perdues du côté des voiles, nous les fîmes serrer et parer une ancre pour la porter au vent, afin d'essayer de nous remettre à flot. Cependant, M. le vice-amiral ayant demandé au capitaine Paris ce qu'il en croyait, lequel lui ayant répondu tout haut que le navire était perdu, il demanda son canot avec empressement. On le mit à l'eau. Il s'embarqua dedans avec ses cassettes et s'en alla au large après avoir fait sonder autour de nous. Nous ne laissâmes pas de porter une ancre au vent et d'employer trois ou quatre heures de temps à virer et travailler de toutes manières pour essayer de remettre le navire à flot, les vergues et les mâts de hunes étant amenés. Nous vîmes enfin tous nos efforts inutiles, et par ainsi le navire perdu avec beaucoup de déplaisir. Ce navire rencontrant la vague par le travers se tourmentait tellement que l'on ne pouvait plus se tenir sur le pont. Nous tînmes conseil pour couper les mâts. Mais la plus grande partie des officiers mariniers furent d'avis de les laisser, disant que le navire n'ouvrirait pas si tôt parce que les haubans avec les mâts le tenaient lié.

Je me fis éclairer au fond de cale, où je remarquai qu'il ne faisait pas encore guère d'eau, mais que l'on entendait craquer le bois et les roches autour, qu'à tout moment il était sur le point de s'ouvrir, ce qu'il fit sept heures après, en se couchant du côté de la mer où le derrière s'ouvrir. N'ayant pas envie d'attendre cette extrémité, étant remonté du fond de cale, je dis aux officiers l'un après l'autre : «Il ne fait plus bon ici. Prenez vos épées et, en faisant pomper et emplir les chambres de pain, nous occuperons l'équipage; cependant, nous nous approcherons de l'échelle et embarquerons dans la chaloupe avec ce que nous pourrons porter d'hommes, afin de nous sauver et, ensuite, tant que nous pourrons de l'équipage.» M. le vice-amiral était allé à bord du flibustier, nous fûmes à un autre, qui nous dit, après que nous lui eûmes demandé où nous étions, que c'était l'île d'Aves et que nous et que nous étions perdus sur un banc de récifs ou rochers qui a quatorze lieues de long, et qu'il nous allait aider à sauver nos équipages par l'autre côté du banc, où il savait le chemin, ce qui fut fait. Nous fîmes tant de diligence, les officiers et moi, qu'il y en eut peu de noyés.

Méricourt.

Le Diable Volant : Les Archives de la flibuste : années 1672-1679 : relation du naufrage de l'île d'Aves, juin 1678

référence et URL : « Note et document 780602m : relation du naufrage de l'île d'Aves, juin 1678. » In Les Archives de la flibuste. Québec: Le Diable Volant, 2000. [en ligne] http://www.geocities.com/trebutor/ADF2005/1672/16780602mericourt.html