Le Diable Volant

Les Archives de la flibuste

Ordre royal de publier la paix avec l'Espagne (1685)

En avril 1685, le marquis de Seignelay informe le sieur de Cussy, gouverneur de Saint-Domingue, que, compte tenu de la Trêve de Ratisbonne avec l'Espagne, il ne doit plus délivrer de commission aux flibustiers (voir le document 850430s). Le présent document, une autre lettre du même Seignelay, rédigée trois mois et demi plus tard, est accompagné d'un ordre du roi Louis XIV qui demande à Cussy de faire publier cette trêve, soit presque exactement un an après la signature de celle-ci entre les belligérants. En fait comme, dans la missive précédente de Seignelay, Cussy est requis de s'assurer que son homologue de la partie espagnole de Saint-Domingue a lui aussi l'intention et l'ordre de son roi de faire respecter cette trêve. Seignelay explique bien à Cussy que Louis XIV désire conserver les flibustiers et leurs vaisseaux à son service, et le moyen trouver pour ne pas perdre ses gens est de les inciter à faire du commerce en Amérique. C'est bien mal connaître ces hommes, car le seul commerce profitable qui puisse se faire est avec les Espagnols, et comme les Français ne sont pas officiellement autorisés à commercer avec les colonies espagnoles, ce commerce risque de devenir contrebande, et de celle-ci à la flibuste, la différence est souvent bien mince.

Le Diable Volant.

document 850813s

description : copie d'une lettre de Jean-Baptiste Colbert marquis de Seigneley (secrétaire d'État) et d'une autre du roi de France, toutes adressées au sieur de Cussy (gouverneur de Saint-Domingue), Versailles, 13 août 1685.
source : Archives nationales: CAOM COL-B 11, ff. 183-186.

À M. de Cussy.

À Versailles, le 13e août 1685.

J'ai examiné le mémoire qui m'a été envoyé par les sieurs chevalier de St-Laurens et Bégon de l'état de votre gouvernement. J'ai vu le besoin que vous avez de religieux, et j'ai donné les ordres nécessaires pour vous envoyer le nombre qui est porté par ce mémoire, savoir : quatre capucins pour faire, avec les quatres que vous avez déjà le nombre de huit, pour le Cap et pour lesquels les habitants ont promis 1500 écus par an; deux autres pour la Tortue et Port-de-Paix, outre celui qui y est déjà, pour lesquels trois religieux il a été offert 800 écus; deux jacobins pour les quartiers de Léogane, des Sources et du Grand Gouave, pour faire le nombre de cinq avec les 3 qui y sont et pour l'entretien desquels il a été accordé 1220 écus; et un carme, outre les deux qui y sont déjà, au quartier des Rochelois, de Nippes et de la Grande Anse, auxquels on doit donner 800 écus par an en bonnes marchandises du pays. Ces religieux arriveront à St-Domingue sur un vaisseau que le Roi y envoyera de Rochefort. Et vous devez avoir un singulière application à leur faire payer par lesdits habitans ce que je vous marque qu'ils ont promos afin que la subsistance de ces religieux soit assurée et qu'elle ne puisse pas leur manquer.

Le sieur Bégon m'a rendu compte de l'emploi de 24 milliers de sucre dont il a été fait fonds dans les années 1683 et 1684 pour l'entretien des ecclésiastiques de la côte de St-Domingue et m'a fait connaître que ceux de l'année 1683 ont été fournis aux capucins qui doivent employer ce fonds aux dépenses de leur établissement et ceux de 1684 à la construction des nouvelles églises. Sa Majesté a approuvé cet emploi et, à l'égard des 24 milliers, dont Elle a fait fonds pour cette année et ceux dont Elle fera fonds pour les suivantes, Elle veut qu'à l'avenir il en soit donné douze milliers tous les ans à un prêtre qu'Elle trouve à propos d'entretenir au petit Port de Paix et que les 12 milliers restant soient donnés au sieur Mamiel, ancien missionnaire à la charge de s'établir au fond de l'île à Vache.

Comme par le premier article du traité de Ratisbonne, il est porté en termes formels que la trêve sera observée tant en Europe que dehors, il faut que vous obligiez le président de St-Domingue de s'appliquer sur les ordres qu'il a du roi d'Espagne à cet égard. Observez avec soin de me tenir exactement informé de toutes les contraventions que les Espagnols pourront faire à cette trêve afin que, sur ce qui se passera, Sa Majesté puisse prendre les résolutions convenables à son service. Vous aurez un juste sujet de le faire expliquer en demandant la restitution du bâtiment chargé de vivres destiné pour l'entreprise du sieur de La Salle pris au mois d'octobre 1684 et la raison du pillage de la chaloupe du vaisseau Le Joly, commandé par le sieur de Beaujeu, arrivé le premier avril dernier et qui a été fait par une galéasse espagnole au cap St-Antoine dans l'île de Cube.

Il a paru nécessaire à Sa Majesté de vous envoyer la lettre ci-jointe pour vous donner pouvoir d'établir et de faire publier la trêve en cas que les Espagnols veuillent y consentir. Mais, si le président de St-Domingue n'en a pas un égal et qu'il refuse de garder la trêve, il est très important que vous portiez les flibustiers à se rendre maîtres de la ville de St-Domingue, afin de l'être par ce moyen de toute l'île.

J'ai rendu compte à Sa Majesté de la proposition que vous avez faite d'établir encore un lieutenant de roi et un major dans l'étendue de votre gouvernement, outre ceux qui y sont. Elle a accordé la lieutenance de roi au sieur Dumas, ci-devant capitaine d'une compagnie d'infanterie entretenue au Fort Royal de la Martinique, avec 1200 livres d'appointements, et la majorité au sieur Deslandes, habitant de Léogane. Vous trouverez ci-joint la commission dudit sieur Deslandes. À l'égard de celle dudit sieur Dumas, elle lui a été envoyée. Je vous envoie aussi un ordre de Sa Majesté qui vous donne pouvoir d'établir tous ces officiers dans les différents quartiers de la côte où vous trouverez à propos.

J'ai été surpris de voir dans le recensement de St-Domingue le petit nombre d'armes qu'il y a dans votre colonie. Il faut que vous me fassiez savoir s'il est nécessaire que j'y en envoie, outre celles que les marchands y portent, quelle quantité il en faudrait et si elles seraient achetées et payées en y arrivant.

Il est bien important que vous vous appliquiez à continuer de faire les batteries dans les endroits où on pourrait craindre quelque descente de la part des Espagnols.

Sa Majesté a agrée la proposition que vous avez faites de vous envoyer 50 soldats armés et habillés à la charge que vous les nourrirez et entretiendrez à vos dépens, et que vous remplacerez les morts et les déserteurs. J'écris au sieur Dumaitz de Goimpy qu'il donne ordre à quelqu'un à St-Domingue d'en faire la revue tous les trois mois. Ainsi il faudra que vous les représentiez à celui qu'il chargera de ce soin afin qu'il lui en puisse rendre compte.

Sa Majesté vous envoie ces 50 hommes par le vaisseau qu'Elle doit faire armer incessamment à Rochefort. Et Elle fera pareillement embarquer cent filles qu'Elle fera tirer de l'Hôpital Général pour les envoyer à St-Domingue. Il faut que vous teniez bien soigneusement la main à ce qu'elle soient pourvues en arrivant à la Côte. Et comme je donnerai ordre à celui qui commandera ce bâtiment d'aller premièrement au Cap, il sera nécessaire que vous y envoyez les ordres en cas que vous ne puissiez pas y allez vous-même pour faire qu'on y en établisse le plus grand nombre que faire se pourra, et qu'on passe les autres dans les autres quartiers de l'île où vous jugerez qu'elles seront le mieux et le plus promptement pourvues.

Lesdits sieurs de St-Laurent et Bégon ayant fait connaître à Sa Majesté l'indispensable nécessité qu'il y a d'établir des juges en ladite île, Elle a résolu d'y créer un conseil souverain et quatre sièges royaux, dont les lettres patentes vous seront envoyées incessemment. Elle a ordonné que le gouverneur, les lieutenants de roi et les majors y auront séances. Ayez soin que les brevêts qui vous seront envoyés en blanc ne soient remplis que de gens de probité et qui aient la capacité nécessaire.

Vous trouverez ci-joints les lettres de naturalité et les brevêts de grâce que Sa Majesté a accordé à ceux pour lesquels lesdits sieurs de St-Laurent et Bégon en ont demandés. Il faudra qu vous les fassiez enregistrés au greffe du conseil souverain lorsqu'il sera établi.

Le commerce étant une des principales choses à laquelle Sa Majesté veut que vous vous appliquiez, il faut que vous cherchiez tous les moyens possibles pour le bien établir dans votre gouvernement. Celui qui me paraît le plus considérable et le plus lucratif est celui des bestiaux, comme chevaux, mulets et ânes. Il faut que vos habitants le fassent avec ceux des autres îles, aussi bien que celui du boeuf salé, qui ne peut être que fort avantageux pour les uns et pour les autres.

Il est important pareillement de procurer à vos habitants le débit de leur cotton et voir ce qu'il y aurait à faire pour leur donner les moyens de le nettoyer promptement.

Il me semble qu'ils pourraient recevoir un grand avantage du commerce de l'Acadie, d'où ils pourraient tirer du posson salé, des huiles, du charbon et des planches.

Comme une des principales choses auxquelles sa Majesté veut qu'on s'applique aux Isles de l'Amérique est l'établissement des vers à soie, et M. Bégon m'ayant assuré que les muriers pourront venir facilement à St-Domingue, j'écris à M. Dumaitz de vous en envoyer du plan, et dans la suite suivant que cela réussira je pourrai vous envoyer de la graine de vers à soie.

J'ai été informé que la plupart des flibustiers font commerce pour les choses qui servent à l'équipement et au radoub de leurs vaisseaux avec les Anglais et les Hollandais. Il serait nécessaire que vous obligeassiez les marchands français qui vont à la côte de St-Domingue de porter ces sortes de choses, et j'écris de mon côté dans les ports pour les y exciter.

Vous trouverez ci-joint un mémoire que le sieur Bégon me donne pour faire en sorte - si la trêve a lieu avec les Espagnols - de réduire les flibustiers à changer la course en un commerce réglé avec eux. C'est à quoi il faudra que vous donniez un soin tout particulier pour conserver ces hommes et leurs vaisseaux à Sa Majesté.

Il est important que vous teniez la main à l'exécution de l'ordonnance que ledit sieur Bégon a rendue pour obliger les maîtres de navires de donner des déclarations des marchandises qui sont chargées dans leurs vaisseaux, parce que, lorsqu'on y manque, cela porte un préjudice au commerce par la difficulté que les assureurs font de payer les assurances lorsque les déclarations ne leur sont pas rapportées, et que d'ailleurs, sans cette précaution, il est impossible de connaître le commerce qui se fait dans l'île.

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Lettre du Roi audit sieur de Cussy.

À Versailles, le 13e août 1685.

Monsieur de Cussy,

Mon intention étant que la trêve de Ratisbonne soit ponctuellement exécutée dans toutes les terres et pays de mon obéissance, je vous fais cette lettre pour vous dire que je veux que vous la fassiez publier et établir dans l'île de St-Domingue entre mes sujets et ceux du roi d'Espagne, en cas que vous soyez assuré que le commandant pour Sa Majesté Catholique dans ladite île ait le même pouvoir que celui que je vous donne, et qu'il veuille de sa part le faire aussi publier et observer, sans quoi je vous défends de rien faire à cet égard, n'étant pas juste de défendre les voies de fait à mes sujets si le roi d'Espagne les permet aux siens. Et la présente, etc.

Le Diable Volant : Les Archives de la flibuste : années 1685-1689 : lettres de M. de Seignelay et ordre du roi de France à M. de Cussy, août 1685

référence et URL : « Note et document 850813s : lettres de M. de Seignelay et ordre du roi de France à M. de Cussy, août 1685. » In Les Archives de la flibuste. Québec: Le Diable Volant, 2006. [en ligne] http://www.geocities.com/trebutor/ADF2005/1685/16850813seignelay.html