Alexandre Olivier EXQUEMELIN

Aux origines des mythes de la flibuste...
par Raynald LAPRISE

Depuis 300 ans, toutes sortes d'histoires, pour la plupart fausses, ont circulé sur la vie d'Exquemelin, auteur de ce livre célèbre qui raconte certaines des aventures des flibustiers des Antilles. En vérité, nous connaissons bien peu de choses sur lui, à la différence de ses contemporains (comme William Dampier) qui ont écrit des ouvrages similaires. Longtemps, plusieurs ont cru qu'il était Hollandais. Certains l'ont couronné, à titre posthume et abusivement, «historien des flibustiers». Certes, dès le vivant d'Exquemelin, son livre a connu le succès à travers toute l'Europe occidentale. Mais les éditeurs successifs ont modifié allègrement ses manuscrits originaux (aujourd'hui perdus), souvent au mépris de la vérité. Le présent texte résume ce que nous savons réellement d'Exquemelin et de son oeuvre.

Originaire de Honfleur, le jeune Alexandre Olivier Exquemelin s'embarque en mai 1666 au Havre à bord d'un navire de la Compagnie des Indes occidentales, pour servir en qualité d'engagé quelque colon des Antilles française. En juillet suivant, il débarque à l'île de la Tortue, où son contrat est acheté par un nommé La Vie, homme brutal, l'un des adjoints du gouverneur de l'île, Bertrand Ogeron. Un an après son arrivée, il tombe malade. Une fois rétabli, il subit toujours les mauvais traitements de son maître. Mais le gouverneur intervient et, le libérant du joug de son adjoint, le place au service d'un chirurgien réputé dans l'île. Après quelque temps passé auprès de ce second maître, Exquemelin obtient sa liberté et joint pour la première fois (probablement en 1668) l'équipage d'un navire flibustier. Jusqu'à son départ pour l'Europe, il fera deux ou trois voyages en course, menant entre les expéditions la vie de boucanier chassant le boeuf sauvage dans les plaines de Saint-Domingue et celle d'habitant, c'est-à-dire planteur de tabac aux côtes de la même île. Cependant, de toutes les expéditions dont il parle dans son récit, Exquemelin n'a participé, de façon assurée, qu'à deux d'entre elles: la campagne contre les établissements espagnols du lac de Maracaïbo (1669) et celle contre la ville de Panama (1670-1671), toutes deux commandés en chef par le Jamaïquain Henry Morgan. Au retour de Panama, après une longue et pénible course aux côtes de l'Amérique centrale pour gagner l'île de Cuba, Exquemelin, lassé de la vie qu'il mène depuis cinq ans, il profite de la présence de deux vaisseaux hollandais pour regagner l'Europe.

Entre 1672 et 1686, il fera trois autres voyages en Amérique «tant avec les Hollandais qu'avec les Espagnols» comme il l'écrit lui-même. Les archives néerlandaises ont conservé la trace de l'un de ces voyages. Au printemps 1674, habitant alors Valenciennes (ville des Pays-Bas espagnols), il s'embarque, à Amsterdam, comme chirurgien major sur l'un des vaisseaux de l'amiral hollandais Michiel De Ruyter, qui va attaquer les Antilles françaises. Quelques jours avant son départ, il avait signé (27 avril) une procuration donnant pouvoir à l'un de ses parents par alliance pour régler ses affaires en son absence. Après un échec devant la Martinique (juillet suivant), De Ruyter est de retour en Hollande, en septembre de la même année. Il en repart pour la Méditerranée où il mourra en 1676. Comme la procuration que signa Exquemelin fut révoquée le 30 novembre 1676, il est raisonnable de croire que le chirurgien participa à cette seconde expédition.

En 1678, Exquemelin se trouve de nouveau à Amsterdam où l'éditeur Jan ten Hoorn publie pour la première fois le livre qui porte le nom du chirurgien et les rendra célèbres les flibustiers et lui. Mais Hoorn ne se limite pas à faire traduire en néerlandais le manuscrit que lui remet le Français: il en supprime des passages, en réécrit d'autres et ajoute même un chapitre entier pour rendre le livre plus attrayant au public hollandais. Pratique courante à l'époque, d'autant plus qu'Exquemelin n'est pas un écrivain professionnel et qu'il ne possède que peu d'influence, sinon aucune, dans une ville et un pays, où, somme toute, il n'est qu'un simple chirurgien de marine et un étranger. C'est à ce double titre d'ailleurs qu'il est inscrit (septembre 1679) dans les registres de la capitale hollandaise. Et, le 26 octobre 1679, il y passe avec succès son dernier examen de chirurgien et paie son dû à la confrérie de cette profession, conditions essentielles s'il veut pratiquer son métier en sol hollandais comme il l'a fait sur mer.

Dans les années suivantes, la trace d'Exquemelin se perd. Mais les péripéties de son livre, elles, sont bien connues. Dès 1679, celui-ci est traduit en allemand. En 1681, une édition espagnole, contenant des détails inédits, paraît à Cologne. Son traducteur est l'Espagnol Alonso de Buena Maison, diplômé en médecine de l'université de Leyde, qui a probablement connu personnellement Exquemelin. Le docteur Buena Maison procède, tout comme l'éditeur Hoorn en 1678, à une entreprise de réécriture pour que le livre n'offense pas trop les lecteurs espagnols. Puis c'est au tour des Anglais. En 1684, à Londres, les éditeurs William Crooke et Thomas Malthus publient chacun une version du livre avec pour nom d'auteur John Esquemeling: l'un fait traduire l'édition hollandaise et l'autre l'édition espagnole. Mais l'ancien amiral flibustier Morgan, vivant alors à la Jamaïque qu'il a gouvernée par intérim à trois reprises, est offensé par des passages du livre dont il est pourtant le principal acteur. Il poursuit donc les deux éditeurs en diffamation. En 1685, Crooke et Malthus s'entendent avec les procureurs de Morgan pour payer à celui-ci une indemnité puis les deux éditeurs rectifient les faits en préface dans les éditions suivantes de leurs ouvrages respectifs.

Quant à Exquemelin, on le retrouve, en 1686, à Paris où il rédige un mémoire sur la rivière Chagres à l'intention des services du secrétaire d'État à la marine, le marquis de Seigneley. Durant son séjour, il aurait été présenté au comte d'Estrées, vice-amiral de France, qu'il avait vu 15 ans plus tôt en revenant du lac de Maracaïbo. De plus, cette même année, l'éditeur parisien Jacques Lefebvre publie une première version de son livre avec pour nom d'auteur «Oexmelin», preuve que le principal intéressé n'est pas encore consulté sur le texte final de ses aventures. Cette première édition française intitulée Histoire des aventuriers flibustiers qui se sont signalés dans les Indes, etc. contient une dizaine de nouveaux chapitres par rapport à l'édition originale hollandaise. Elle semble d'ailleurs basée sur un nouveau manuscrit qu'Exquemelin a complètement réécrit pour l'occasion. Enfin, dernier indice concernant la vie d'Exquemelin. En 1699, ayant probablement voyagé entre-temps au Moyen-Orient, il repart pour l'Amérique. Cette année-là, il n'a même pas le temps d'assister à la parution de la seconde édition française de son livre. Cette dernière édition est encore augmentée de plusieurs chapitres relatant des entreprises des flibustiers survenues après 1682, chapitres qui ne sont pas basés sur le manuscrit du chirurgien français mais sur des mémoires de flibustiers anonymes comme le précise la préface de l'ouvrage.

Exquemelin ne mérite pas le titre d'«Historien des flibustiers» que lui ont décerné autrefois plusieurs experts. Néanmoins, malgré ses nombreux défauts, son livre demeure un incontournable pour tous ceux qui, depuis environ trois siècles, s'intéressent au phénomène flibustier dans la mer des Caraïbes.

Copyright © Raynald Laprise, 1998-2004.

Bibiographie et sources

Le Diable Volant : Figures de Proue : A. O. Exquemelin